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auteur belge, littérature belge, Prix Rossel, Weyrich

La Confiture de morts, Catherine Barreau, Weyrich, Prix Rossel 2020

« La vie avec Papa était simple et le monde compliqué. Je suis seule et coincée ici depuis six semaines, une promesse me pique la gorge et je ne sais pas comment la tenir. Ils ont dit qu’on a demandé à me voir. J’ai refusé. Trop compliqué. Il faut que je parte, que j’aille à Mortepire. Me souvenir, rêver. » p 55

Véra Bayard, fille de l’avocat Renaud Bayard, refuse de retourner à Mortepire depuis qu’elle a 15 ans. Ce hameau, non loin de Bertrix, appartient à la famille depuis la nuit des temps ou plutôt, ils appartiennent au hameau. Ils ont résisté, ils sont entourés de légendes et provoquent la peur à ceux qui n’y vivent pas et rejettent ceux qui ont eu l’audace de le quitter.

Prix Rossel 2020

Le ‘Pa, immortalisé au milieu des siens sur une photo ancienne à l’entrée de la Grande Maison, est l’aïeul qui a tout dirigé, les bêtes, les femmes, les hommes souvent par la violence. Il impressionne Véra malgré les années qui les séparent. Cette fille sauvage, baignée de littérature, inadaptée à la la vie urbaine qu’elle mène à Namur où elle et son père se sont réfugiés devra pourtant bien tenir la promesse qu’elle a faite à son père de retourner à Mortepire à sa majorité.

L’histoire de la jeune fille et de cette famille hors du commun est lisse et rugueuse à la fois comme ces pierres de schiste que l’on trouve dans cette région sombre et humide. Mais il arrive aussi que des éclaircies illuminent tout à coup la vallée et pénètre au plus profond des sapinières, que même la mort produise les plus beaux fruits. Alors la vie peut reprendre ou suivre son cours.

Ce roman onirique qui sent bon l’humus, les fruits mûrs, le terroir et ses légendes est un beau roman d’apprentissage, une ode à la liberté. La Confiture de morts, un roman envoûtant qu’on ne lâche pas avant la fin.

Laurence

philosophie

Eloge de l’insécurité – Alan W. Watts – Payot

Nous vivons des temps incertains – tous les temps sont incertains. Cette insécurité, cette incertitude, nous inquiète plus ou moins, nous angoisse parfois … Il faut pourtant vivre avec elle, et c’est ce à quoi nous invite l’essai, daté – 1951 – mais toujours actuel, d’Alan W. Watts.

Quand j’écris avec, ce n’est pas le avec de « il faut faire avec », c’est-à-dire malgré, faute de ou en attendant mieux. C’est un avec de partenariat, d’alliance, d’étreinte.

Car une des premières choses que nous rappelle Watts est un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas et n’a jamais existé – en tout cas, pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards ou nos espoirs pusillanimes. C’est une évidence, mais la peur que nous inspire l’insécurité a une vicieuse tendance à nous affubler d’œillères, voire à nous rendre aveugles. Si la sécurité une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement, la transformation – en un mot : l’insécurité.   

Un autre rappel, peut-être moins inquiétant mais un tantinet contrariant, est la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et que nous nous sentons en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on fonce dedans, c’est connu. Et facile à dire … mais il faut bien commencer par le dire.

Watts formule aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que nous voulons croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave – tout en nous « sécurisant » ; l’autre nous propulse – mais dans l’inconnu.

Le philosophe pointe aussi l’une des principales causes de notre quête aussi éperdue que vaine de sécurité, et de notre sentiment d’insécurité. À savoir une division délétère entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présents à ce qui se passe et d’en embrasser le mouvement, le flux, en toute insécurité.

Il y aurait bien davantage à dire, mais je m’arrête là. J’ajouterai seulement que c’est un essai passionnant et édifiant, qui interroge et donne à penser, à sentir, à agir – qui aide à vivre.

Delphine

Biophilia, Corti

Christine van Acker – La bête a bon dos – Corti

Saviez-vous que la sauterelle – à qui l’expression les plaisirs de la chair doit paraître bien incongrue – se retrouve, après le passage du mâle, avec une poche de sperme sur les mandibules, et qu’elle doit ensuite s’échiner, quelques heures durant, à la percer, avant de se féconder elle-même et d’enfouir ses œufs dans le sol ? La femme est l’avenir … Qu’un dénommé Tardigrade, qui se présente sous la forme singulière d’un « sac d’aspirateur muni d’un groin », peut rester en état de cryptobiose pendant trente ans ? Que la sagacité des corneilles leur permet de profiter du passage des voitures pour casser des noix dont elles peuvent ensuite se régaler sans coup férir ?

C’est ce que vous apprendrez – entre autres – en lisant le livre de Christine Van Acker, quatorzième volume d’une collection qui se voue à mettre en scène le vivant sous les éclairages les plus divers, qu’ils soient scientifiques ou littéraires.

La Bête a bon dos est un recueil de brèves chroniques dont chacune décrit, avec les détails que fournissent l’observation patiente et la recherche minutieuse, la vie et les mœurs d’un animal ou d’une espèce, de l’eucaryote à un « spécimen rare » – le mauvais sujet … devinez lequel ! – en passant par l’écureuil et le ver de terre. Dans ce bestiaire truffé de digressions enjouées et jamais importunes, Christine Van Acker allie la précision et la rigueur de l’érudition à un humour malicieux, sans jamais tomber dans la pédanterie, la lourdeur ou le didactisme. Elle évite aussi les écueils qui, à ce qu’il semble, menacent tout qui se met, surtout hors d’un cadre scientifique, à parler des animaux : anthropomorphisme, niaiserie, angélisme et gâtisme – point n’est besoin, pour parler des – ou aux – bêtes, de bêtifier. On ne sent pas non plus, dans le ton de l’auteure, de relents idéologiques : toute verte que soit celle à laquelle on pense, elle n’est pas plus blanche qu’une autre, et c’est un esprit léger, fin et nuancé, sans dogmatisme, que celui qui anime ces pages.

Il en résulte un ouvrage du plus vif intérêt, que nourrissent aussi bien le propos de l’auteure que les nombreuses citations qu’elle égrène tout au long de cette promenade buissonnière dans le règne animal – on y croise Colette, Renard, Fabre, …

Ces histoires naturelles invitent à en lire d’autres – la collection Biophilia, d’ailleurs, compte une quinzaine de titres – et surtout à prendre le temps de regarder les bêtes, en portant sur elles un regard curieux et, s’il se peut, naïf, disposé à l’étonnement perpétuel et aux ravissements renouvelés.    

Delphine

                                                                                                                                         

Noir sur Blanc

Ce matin-là – Gaëlle Josse – Noir sur Blanc

Un matin, Clara ne peut plus, n’en peut mais. À l’instar de sa voiture qui ne démarre pas et dont la panne agit comme un révélateur de son état, ou un catalyseur de sa chute, elle s’écroule. Pourquoi ce matin-là et pas un autre, pas le précédent ou le suivant, on l’ignore, et là n’est pas la question. Ça arrive.

S’ensuivent un jour sans travail, une consultation chez le médecin, un arrêt de travail qui se prolonge, un séjour chez sa meilleure amie, la recherche de quelqu’un à aller voir, quelques signes çà et là, comme autant de phares falots mais têtus le long d’une côte lointaine à rejoindre – une femme allumant un cierge dans une église, et priant, un étal de tulipes, le titre d’un roman, … Jusqu’à ce que, comme dans les livres de développement personnel mais aussi dans la vraie vie, ce burn-out devienne une chance et une renaissance.

C’est un roman dans l’air du temps que Ce matin-là : un livre-témoin et miroir, peut-être un livre-révélateur ou catalyseur, selon le lecteur, et un livre-manifeste – pour une vie « neuve, régénérée ». Il est emblématique de notre époque, de ce que le travail tel qu’il est conçu, organisé et vécu nous inflige – pression oppressante, responsabilités accablantes, invasion de la vie privée, âpre concurrence entre collègues, vexations et mépris de la hiérarchie, perte de sens…  La détresse de Clara est celle de beaucoup d’entre nous, et le chemin qu’elle emprunte vers une nouvelle vie est un possible parmi d’autres – le plus réjouissant. C’est connu, hélas trop connu, mais sans doute pas encore assez …  D’où l’importance de le redire – surtout si c’est à la manière de Gaëlle Josse.

Cette façon, qu’on connaît et qu’on aime, c’est d’abord une écriture d’une fluidité sans heurt, qui nous emporte dans son flux. Des mots justes pour dire l’errance et les souffrances de Clara, sans emphase ni euphémisme. De la finesse, de l’acuité et de la précision pour décrire les paysages, la sismographie et la météorologie intérieures de la jeune femme, au plus près de leurs mouvements et tremblements, jusqu’aux les plus infimes : par son art de la nuance, Gaëlle Josse leur rend, ainsi qu’aux détails souvent négligés, leur importance et leur puissance. On sent dans ses livres une attention à chacun des menus fils dont l’étoffe de l’existence est tramée, et ce regard, qui atteste de leur valeur à chacun, est précieux. Il se manifeste notamment par des développements et des énumérations dont chaque élément exprime une facette de la chose évoquée ou décrite – ainsi, Clara « se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerceau que tout va bien », et « le  temps, naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse, qu’il faut grignoter, éroder, minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie. C’est une façon de sonder puis de déployer les couches du réel, dans sa complexité et sa diversité, de nous y immerger et de nous mener à son cœur. Ainsi le sens se tisse et se nuance point par point.

Il faut noter aussi, dans la composition, les couplets de la vieille ronde Nous n’irons plus au bois, fredons en sourdine dont la présence énigmatique scande l’histoire, crée un contrepoint et ouvre une faille vers on ne sait quel ailleurs

Ainsi, on lit Ce matin-là avec émotion et empathie, en se laissant pénétrer par les mots de l’auteure. Les menus événements qui composent cette histoire, les faits et gestes des personnages, ne s’inscriront peut-être pas dans notre mémoire, mais il en restera un reflet, une fragrance, une « légère teinture de l’âme », pour reprendre l’expression de Christian Bobin (Une petite robe de fête).

Delphine

Picquier

L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe – Picquier

« Encore une histoire de sorcières », direz-vous peut-être …  Oui, mais celle-ci n’a ni chapeau ni balai, ne finit ni pourchassée ni brûlée, et ne prononce aucune formule magique – quoi qu’une aura un peu magique l’environne.

L’été de la sorcière est une histoire de transmission et de filiation, entre une grand-mère et sa petite-fille. La première, d’origine anglaise mais acclimatée à son pays d’adoption, le Japon, est une sorcière – de celles qui connaissent les plantes et les bêtes, les remèdes aux maux du corps et du cœur ; de celles qui ont « quelque chose d’insondable, un côté mystérieux et impénétrable » et un don de clairvoyance. La seconde, Mai, est une enfant fragile dotée d’une sensibilité extrêmement fine. Un jour, pétrie d’angoisse, elle refuse de retourner à l’école, qui est devenue pour elle un « lieu de souffrance ». Désemparée, sa mère la confie à sa grand-mère. La vieille dame, que la petite adore, lui dispensera pendant son séjour une éducation particulière.

C’est une histoire très simple, écrite – en tout cas traduite – dans un style sobre et fluide. Elle est racontée à travers le regard de Mai enfant, au moment de sa retraite chez « la Sorcière de l’Ouest », puis jeune fille, deux ans plus tard, et ce point de vue imprègne le récit d’une candeur et d’une fougue juvéniles qui charment et réjouissent. Rien n’est plus banal, en apparence, que le séjour d’une enfant chez sa grand-mère, et que la vie qu’elles mènent ensemble, rythmée par les repas et les tâches domestiques, les soins aux poules et au jardin. Il semblerait presque que rien ne se passe, dans cette existence très ordinaire …

Or pour Mai, ces quelques semaines ont valeur d’initiation : elle ne sera plus tout à fait la même, après. Sa grand-mère lui inculque quelques connaissances qui étaient autrefois celles des sorcières mais aussi, dans une moindre mesure, du commun, et que la modernité a occultées et condamnées. Elle lui transmet des préceptes pour acquérir discipline, force et liberté d’esprit, pour prendre ses propres décisions. L’enfant fait aussi l’expérience transformatrice d’investir un lieu à soi – un petit bosquet de bambou qui sera son refuge – et d’une relation d’ordre mystique à la nature – c’est un lieu commun, que ce rapport à la nature, dès qu’il est question de sorcière, mais il est d’une belle et nécessaire communauté, et même communion. Enfin, la vieille dame, et l’auteure à travers elle, rendent aux choses et à la vie ordinaires, par leur manière de les regarder et de les accomplir, leur densité et un reflet moiré qui confine au mystère et à une forme de sacré – ce qui est encore une éducation, de celles qui élèvent, dans le beau sens du terme.

En outre, sous des dehors qui peuvent paraître anodins, L’été de la sorcière est un roman qui pose des questions intéressantes sur la singularité et la solitude, la liberté et l’indépendance, les relations complexes entre les mères et leurs filles, et qui brosse le portrait d’une femme au caractère altier et généreux, sagace et têtu, qui ne s’en laisse ni conter ni dicter – une grand-mère rêvée, dirais-je.

En somme, c’est un livre limpide et lumineux qui égaie, réconforte et laisse songeuse.

Delphine

Livre de poche

Toute passion abolie, Vita Sackville-West, Livre de Poche

« Voyez-vous, Carrie, j’entends devenir complètement égoïste, comment dire, m’immerger dans mon grand âge.« 

Henry Lyulph Holland, « chevalier de l’ordre de la Jarretière, grand-croix de l’ordre du Bain, grand commandeur de l’Etoile des Indes, grand commandeur de l’ordre de l’Empire des Indes, etc.« , vient de s’éteindre. A son chevet, sa veuve l’observe. On pourrait la croire anéantie devant la dépouille du compagnon d’une vie. Or ce sont bien d’autres pensées qui traversent l’esprit de lady Slane. Alors que ses enfants discutent de l’avenir de leur mère, celle-ci entrevoit la concrétisation d’un rêve qui lui a échappé durant de des décennies : vivre par et pour elle-même.

Ainsi à la stupéfaction de ses enfants, lady Slane décide de s’installer avec sa fidèle servante, Genoux, dans une petite maison de Hampstead. Là, elle se remémore sa jeunesse, ses rêves de jeune fille aventureuse, sa rencontre avec le brillant Holland voué à la Carrière, le carcan du mariage et de la maternité, jusqu’au bonheur d’être enfin maîtresse de sa vie. A un âge avancé, certes, mais délestée des obligations dues aux fonctions de son mari, libérée de la charge d’être une mère exemplaire, refusant ses rôles de grand-mère et d’arrière-grand-mère, jouissant de la joie de se lier d’amitié avec des compagnons qui lui correspondent.

Attachante, inspirante, pleine d’humour, lady Slane séduit par sa volonté implacable de vivre le temps qui lui reste comme elle l’entend. Un régal de lecture !

Nadège

Julliard, littérature française, Romans

Le dernier enfant, Philippe Besson, Julliard

« Elle le détaille alors qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un hoquet, un sanglot : c’est la dernière fois qu’il apparaît ainsi, c’est le dernier matin. Et immanquablement, elle renvoyée à tous les matins qui ont précédés, ceux des balbutiements et ceux de l’affirmation… »

Théo 18 ans, part s’installer dans un studio à 40km de la maison familiale pour commencer ses études supérieures. C’est dimanche matin, et Anne-Marie, sa maman, va vivre la journée, sans doute, la plus éprouvante de sa vie. Tout au long de cette journée, nous serons dans ses pensées, ses émotions, ses réflexions sur les petits riens du quotidien qui seront les dernières fois en famille car le petit dernier quitte le nid.

D’autres personnages gravitent autour de ces deux-là, Patrick d’abord, mari et père, un peu bourru mais bienveillant et sans doute, bien plus touché qu’il ne veut le montrer à sa femme et son fils.

La voisine, Françoise, qui essaie de consoler son amie mais dont les platitudes ne font qu’accentuer la douleur.

Tout l’art de Philippe Besson est de sonder l’âme de cette mère de famille et d’en faire un modèle touchant de vérité. Il a bien compris combien il est difficile pour une mère de se retrouver démunie quand toute sa vie a tourné autour de ses enfants et que désormais, ceux-ci n’ont plus besoin d’elle.

La Peuplade, Romans

La garçonnière – Mylène Bouchard – La Peuplade

« Mais il n’y a dans le monde que des choses gâchées, au milieu d’une magnificence impossible à saisir », écrit André Dhôtel dans Les rues dans l’aurore). L’amour impossible que raconte Mylène Bouchard dans ce très beau roman en es une – de chose gâchée, et tout à la fois de magnificence insaisissable.

Mara et Hubert se rencontrent à Montréal. C’est un coup de foudre, d’un genre particulier : un instant qui révèle et engendre une évidence, une reconnaissance, une nécessité, et qui se situe sur un autre plan que l’amour ou l’amitié entendus dans un sens commun et restreint. Pendant quelques années de fraternité amoureuse, ils vivront côte à côte, complices et intimement liés, d’abord par l’esprit et le cœur, puis par le corps, mais jamais ensemble, comme s’ils restaient à la lisière de l’amour …

Si cet amour est impossible, ce n’est pas pour les raisons habituelles – familles ennemies, milieux sociaux différents, éloignement géographique … – mais pour des motifs qui, sans être pleinement élucidés – Mylène Bouchard évite l’analyse, psychologique ou sociologique – rappellent, dans ce qu’on peut en saisir, certaines réflexions contemporaines sur l’amour : une incapacité, un refus, chez Mara, de choisir et d’inclure – au sens fort : clore, dans – Hubert, c’est-à-dire de renoncer et d’exclure les autres hommes, les autres possibles. Chez Hubert, des maladresses, des débordements épistolaires, des lubies. Peut-être aussi que cette « incomplétude bête » était « fatidique parce que ».

Tout au long du roman, Mylène Bouchard interroge les complexités, les paradoxes et les fluctuances de cet amour-là – de toutes les amours – ; les frontières poreuses et floues entre l’amour et l’amitié, et les définitions tout aussi vagues de l’un et de l’autre. Elle le fait à travers les points de vue de trois narrateurs : tantôt Mara, tantôt Hubert, tantôt un narrateur extérieur, et l’ensemble, empreint de nuance et de finesse, reste sans réponse ni conclusion – sans doute parce qu’il n’y en a pas. Je ne sais s’il s’agit là d’une manière originale de dire l’amour – peut-être le sont-elles toutes, ou aucune – mais c’est une façon qui sonne juste, qui émeut et passionne autant qu’elle questionne et donne à penser.

La structure du roman, quant à elle, est singulière sans conteste : entre le prologue et l’épilogue, deux parties inégales divisées en chapitres : neuf pour la première, trois pour la seconde – peut-être parce qu’alors les jeux sont faits. Cette structure installe des rythmes changeants, par une alternance entre des passages denses et d’autres clairsemés, entre des pages remplies et d’autres presque vides, comme pour figurer à la fois la densité de ce drôle d’amour et les non-dits, les silences, les espaces et les béances entre les amants – et peut-être aussi les pages de leur histoire qu’ils auraient pu ou dû écrire, mais qui sont restées vierges. Le rythme varie enfin au gré des phrases, tantôt très courtes, tantôt plus longues, avec çà et là des moments de saturation, presque de vertige. 

Cette manière d’investir et d’aménager l’espace du livre manifeste l’importance que la géographie, le territoire et les trajectoires prennent dans cette histoire, que ce soit à travers l’ancrage des protagonistes dans une terre natale qu’ils n’auront de cesse de quitter et de retrouver, tant elle est profondément inscrite en eux, leur rêve d’un chemin de fer qui relierait leurs régions, ou encore la garçonnière, ce lieu qui matérialise à la fois l’acmé et l’impossibilité de leur amour, son inaccomplissement : une petite cellule cubique en bord de mer, à Maameltein, près de Beyrouth, où les amants passent quelques jours d’amour fou, comme si cet amour – l’amour ? – ne pouvait se vivre que dans un lieu qui tient de la cabane, un lieu, et un temps, clos et hors le monde …

C’est un roman plein de force et d’ardeur – et de tristesse aussi. Cela tient à l’histoire mais aussi à l’écriture de Mylène Bouchard. Sa sobriété, où l’on sent un travail d’épure, donne une ampleur retenue, une puissance contenue, aux mots des narrateurs, en particulier dans l’expression des sentiments et des émotions, plus intenses et poignants de n’être pas emphatiques. Son style, par moments presque télégraphique, a quelque chose de brut, de péremptoire : ce qui est et ce qui a eu lieu est énoncé tel quel, sans détour ni atour. Certaines notations, pointillistes, sont comme des métonymies inversées : ces mots et fragments de phrases, isolés en liste, ont une grande puissance évocatoire et portent en eux, replié dans leurs syllabes, aussi bien tout ce qui a été que ce qui n’a pas été et ne sera jamais, et qui suggère que « Les amours impossibles existent pour enseigner l’amour. Pour bien aimer, il faut parfois apprendre comment ne pas aimer. »

L'iconoclaste, littérature française, Romans

Liv Maria, de Julia Kerninon, éd. L’iconoclaste

Sorti en septembre 2020, je m’étais promise de lire ce roman mais je n’en avais pas encore eu le temps. Voilà qui est fait et je ne le regrette pas. J’étais certaine de sa qualité pour avoir eu l’occasion d’écouteur l’autrice en parler lors d’un visio-conférence en août. Mais pour certains livres, il est difficile cependant de convaincre le chaland quand on n’a pas eu l’occasion de les lire.

Maintenant je pourrai, en toute connaissance de cause, dire que ce livre est puissant comme le personnage central du roman, Liv Maria.

La question qui traverse cette histoire est « Qui sommes-nous exactement ? » L’enfant de nos parents et de leur histoire respective avec toutes les conséquences que cela peut avoir, surtout s’il y a des non-dits. Puis la somme de toutes nos expériences de vie avec les autres, amoureux, oncles, tantes, amis. Toutes ces expériences nous conditionnent et quoi qu’il arrive, que l’on y pense ou qu’on les enfouisse, elles peuvent nous hanter ou remonter à la surface sans crier gare.

Quand elle rencontre son mari, Liv Maria a déjà eu mille vies, a voyagé mais surtout a vécu une histoire d’amour fondamentale à la sortie de l’adolescence qui l’a façonnée même si elle n’y pense plus très souvent.

Cette femme forte s’est aussi construite grâce à l’amour de ses parents trop tôt disparus; le père lui a donné l’amour de la littérature et le don des langues, la mère lui a donné une force mentale incroyable. Et tout cela tout à coup est au bord de l’effondrement, parce que les secrets ne sont jamais facile à porter.

Un roman magnifique, envoûtant, à l’écriture simple mais tellement juste.

Laurence

Folio, Littérature étrangère

Ásta – Jón Kalman Stefánsson – trad. Eric Boury – Folio

Ásta, mais aussi Helga et Sigvaldi, Jósef, … : des êtres comme nous, orant et errant, dont Stefánsson raconte les vies bancales et un peu ratées, les espoirs éteints et perdus, les amours ardentes et brisées – ou manquées.

Comme sa mère Helga, qui n’est pas immunisée contre la routine et à qui, à l’instar de Margrét, il tarde tant de vivre, Ásta, née au début des années 1950 et baptisée d’après une héroïne de roman, a le rêve plus grand que la vie. Elle est « né[e] sous le signe infâme de l’amour » – pour reprendre les mots d’Hélène Picard, une poétesse oubliée que chérissait Colette – puisque son prénom, à une lettre près, signifie ce à quoi, comme sa mère, elle échoue, ce qu’elle semble souvent chercher là où il ne se trouve pas, ce qu’elle souille et gâche tout en le vénérant : l’amour.


On la suit, cette âme fêlée, de l’enfance à l’âge adulte, de l’Islande à Vienne, dans un récit qui pourra peut-être, parce qu’il entremêle les époques, passe d’un personnage à un autre, d’une histoire à une autre – y compris celle du narrateur – et est scandé par des lettres d’Ásta à un amour perdu, sembler décousu – mais n’est-ce pas le cas de toute vie, ou de toute histoire ? Et n’est-ce pas ainsi, par tours et détours, aller et retours, que se trame la mémoire, que se tissent et se détissent nos souvenirs, que marche le Temps ? C’est en tout cas ce que suggère l’auteur, pour qui « il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire ».

Stefánsson nous parle ici encore de l’impossibilité d’aimer – et de ne pas aimer – et nous dit combien il est ardu de vivre, surtout « quand aucun chemin ne mène hors du monde », « qu’un seul et même chemin mène au désespoir et au bonheur » et que la vie semble s’ingénier à nier nos désirs, à contrarier nos aspirations. Comme dans Les poissons n’ont pas de pieds ou Entre ciel et terre, le narrateur émaille son récit de considérations à la fois péremptoires et désinvoltes, graves et légères, qui peuvent sembler banales mais sont justes et témoigne d’un certain regard sur l’existence et les hommes, à la fois tendre et aiguisé, attentif aux choses infimes et d’une sensibilité vive et subtile : « Une nation qui a perdu sa langue pourrait tout aussi bien s’exiler sur la lune ! », « Certains mots portent en eux un séjour en enfer » …

Ces thèmes, ce ton et un style plein de viridité dotent les récits de Stefánsson d’un charme puissant que son âpre lucidité, qui n’est pas exactement, ou pas seulement, du pessimisme, ne ternit pas le moins du monde – au contraire : même si « elle est assez longue et laide comme ça, l’aventure de la vie », il nous rappelle aussi, livre après livre, qu’« il est délicieux d’exister » – et qu’il est au moins aussi délicieux de le lire.

Delphine

Actes Sud

La beauté des jours – Claudie Gallay – Babel

Jeanne mène une vie aux apparences modestes et conventionnelles : mariée, elle est mère de deux jeunes filles qui s’éloignent peu à peu du foyer. Ses journées s’écoulent paisiblement, entre son travail à la poste, ses séances de natation, ses soirées et ses fins de semaine avec son mari et ses filles ou dans sa famille de petits agriculteurs. Rien que de très « banal », rien que de très « normal » : Jeanne, c’est vous, c’est moi, c’est une Madame Tout Le Monde parmi d’autres, et on pourrait croire qu’il n’y a rien à écrire sur elle.

Rien n’est plus faux : cette femme à la sensibilité vive et fine nourrit une passion pour l’artiste-performeuse Marina Abramović, qui la fascine parce qu’elle embrasse tout ce qui la terrifie et qu’elle est animée d’une ardeur et d’une audace folles – toutes choses qui lui sont étrangères, à elle, Jeanne la douce, la calme, la discrète, la candide. « Ce que vous faites me console de moi », lui écrit-elle dans une lettre. Cette dilection ouvre en elle et dans son existence un espace inconnu, en friche, sauvage – à explorer.

Jeanne aime aussi la mer et les arbres, suivre des inconnus dans la rue pour les observer à la dérobée et « les retards. L’imprévisible qui surgit dans la vie. Pas dans la sienne. Dans la vie des autres » – mais cette fois, c’est dans la sienne qu’il surgit, en la personne de Martin, son premier amour, dont la réapparition inopinée colorera son existence de teintes nouvelles – pas forcément celles qu’on imagine d’abord.

La beauté des jours est un roman sur la non-banalité des existences « banales », qui montre comment une vie ordinaire peut être enluminée et nuancée, approfondie et épaissie, pour peu qu’on s’en donne la peine – ou plutôt la joie ! Les détails et les choses les plus simples, les plus humbles, y prennent sous le regard attentif de Jeanne et de l’auteure un relief et un éclat dont on pourrait les croire dépourvues – parce qu’on ne sait pas regarder … C’est un roman qui illustre les pouvoirs de l’art, sa nécessité même, si l’on aspire à une vie haute et dense, une vie qui ne soit pas bornée et plafonnée, rangée et étiquetée, étriquée et asséchée.

C’est aussi une histoire de transformation, d’éclosion et d’épanouissement : le travail et la personnalité de Marina Abramović fermentent en Jeanne, et décantent, tout comme ce que réveillent ses retrouvailles avec Martin. Peu à peu, elle fait peau et âme neuves, sans changer pour autant, en restant Jeanne, dans la beauté renouvelée des jours.

En un mot, c’est un roman lumineux, écrit dans une langue d’une grande sobriété, simple et claire, vive et juste, qui réjouit et vivifie.

Delphine

Armel Job, auteur belge, Robert Laffont

Sa dernière chance, Armel Job, Robert Laffont

Elise a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur, gynécologue de renom, depuis le départ du père à l’adolescence. Marie-Rose l’a protégée, guidée, prise sous son aile et mise à son service pour élever ses quatre enfants après une erreur professionnelle durant sa courte carrière d’infirmière. Devenue la gouvernante de la famille, Marie-Rose et Edouard, le mari, ont pu en toute tranquillité faire carrière. Les enfants l’adorent car elle est leur vraie mère, elle a son petit studio dans la grande maison, elle ne peut donc qu’être heureuse dans cette vie bien rangée et calme.

Oui mais, car il y a un mais, Elise, une jour n’est pas là pour le goûter des enfants, puis elle annonce qu’elle part en croisière sur le Rhin quelques jours avec un homme rencontré sur un site catholique.

Et c’est évidemment toute la vie familiale bien huilée qui déraille.

Armel Job a l’art de dresser des portraits haut en couleur et de faire évoluer ses personnages dans des histoires bien ficelées. Qui manipule qui ? Jusqu’où iront le mari, le chanoine , personnage magnifiquement croqué, la sœur et même Elise pour arriver leurs fins. La tension monte et le lecteur, qui au début peut se sentir un peu en retrait, se prend au jeu et l’envie de savoir le fin mot de l’histoire ne le quitte plus.

Il faut dire que l’écriture teintée d’humour d’Armel Job est toujours aussi efficace.

En conclusion, c’est un bon moment de lecture qui permet de s’évader en cette période morose.

Laurence

Folio

Des trottoirs et des fleurs – André Dhôtel – Folio

Il semble qu’on ait oublié André Dhôtel … Il est certain qu’on a tort ! Il a écrit une quarantaine de romans, des nouvelles et des poèmes. Tous sont désuets, inactuels et intemporels à la fois, et dotés d’un charme subtil mais puissant. La plupart sont épuisés, mais il en reste quelques-uns qu’on peut encore se procurer, dont Des trottoirs et des fleurs.

Léopold et Cyrille sont, comme la plupart des personnages de cet écrivain, des propres à rien. L’un est féru de peinture et l’autre de littérature ; tous deux passent pour des artistes en devenir, parce qu’ils ne sont pas dépourvus de talent. Or ce sont des rêveurs, qui ne se soucient pas de travailler mais d’errer en quête d’on ne sait quoi – miracle ou merveille. Ils se passionnent pour des riens, pour des combinaisons bancales vouées à l’échec, et pour deux jeunes filles : Clarisse et Pulchérie. L’une et l’autre sont intraitables et sauvages, impulsives et imprévisibles – comme beaucoup de jeunes filles chez Dhôtel – et en même temps sages et soucieuses de s’installer. Un mariage a lieu entre Pulchérie et Léopold, mais l’affaire tourne mal et le jeune homme est mis à la porte comme un malpropre. Son tort est de ne pas se mettre sérieusement au travail. Ces dissonances n’empêchent pas l’amour – peut-être l’attisent-elles : ils se savent, se sentent, indissociablement liés, envers, contre et malgré tout.

Il y a aussi le père Amédée, qui aime broder des discours sans queue ni tête où surgissent parfois, par on ne sait quel hasard, des paroles sensées. Sa fille Clémence, sœur de Léopold, est une sorte de sainte, une bienheureuse qui accueille toute circonstance avec un sourire paisible. On croise enfin, dans Des trottoirs et des fleurs, un collectionneur et un brocanteur excentriques, tous deux pris dans les rets d’une jeune aventurière nommée Marina.

Ces personnages sont attachants mais aussi inspirants : ils sont singuliers et, comme nous tous, paradoxaux, ce qui les rend complexes, justes et vivants : leurs sentiments et leurs aspirations se heurtent sans cesse à la réalité, ils buttent contre les obstacles les plus triviaux, mais ils ne renonceraient pour rien au monde à leurs manies. En outre, ils sont libres et n’en font qu’à leur tête – ou leur caprice. Ils incarnent une conception poétique de l’existence et un rejet de certaines convenances, valeurs et idéologies dominantes : carrière, réussite et situation sociale, par exemple, sont de vains mots et de vaines choses chez Dhôtel – la vie est ailleurs ! Ni le rationalisme ni l’utilitarisme ne sont valorisés en son monde, et la morale n’y a pas cours, pas plus que le bien ou le mal. On peut déceler aussi une sorte d’anarchisme, existentiel plutôt que politique, sans système.

Ce que raconte ce roman, écrit dans un style simple et sobre, ce sont des amours mouvementées, une amitié indéfectible, des intrigues embrouillées, des rebondissements et des retournements de situation inattendus, des courses et des vagabondages. Et toute la magie de Dhôtel tient à la façon dont il le raconte.

Cette manière, qui lui est propre, c’est un art de transfigurer la banalité de l’existence, mélange de sans façon, d’acceptation tranquille et légère, et d’intérêt passionné. Roman après roman, Dhôtel s’attache, selon ses termes, à « explorer le domaine étonnamment secret de la banalité », le réel dans ce qu’il a de plus concret, de plus quotidien, de plus insignifiant – c’est-à-dire qu’il sonde, avec une attention fervente, le mystère des choses et des êtres, leur étrangeté foncière. Et ce faisant, il rend, par une alchimie puissante, la banalité merveilleuse – c’est-à-dire qu’il nous apprend à regarder autrement les choses réputées banales. Il y aurait bien davantage à dire sur Dhôtel, en qui Mauriac voyait « le créateur du plus étrange de nos univers romanesques », mais cela suffira, je l’espère, à vous montrer qu’il ne faut pas oublier André Dhôtel, dont la « redoutable » simplicité – ainsi que la qualifiait Henri Thomas – masque une profondeur moirée, une richesse qu’on ne soupçonne pas au premier abord. Puissiez-vous, si ce n’est pas déjà fait, entreprendre un voyage dans le Dhôtelland, ce pays singulier dont on ne revient jamais.

Delphine

auteur belge, Gallimard

Manger Bambi, Caroline de Mulder, Gallimard, col. La Noire

Je viens de terminer le nouveau roman de Caroline de Mulder et, comme d’habitude, j’ai été séduite. Pourtant, comme d’habitude aussi, Caroline de Mulder ne cherche pas la facilité car c’est un roman choquant qu’elle nous propose. Mais du choc vient l’émotion justement.

Choquant parce qu’il parle de la violence féminine en mettant en scène une jeune fille surnommée Bambi qui n’a pas encore 16 ans mais qui exprime sa colère par une violence inouïe.

Avec sa bande de copines et sa mère alcoolique, elle n’a qu’une idée, s’en sortir même si c’est au prix fort et en s’en prenant aux hommes, eux, qui n’hésitent pas utiliser la violence envers elle(s). Elle se pose en proie sur des sites de rencontre pour des hommes en mal de reconnaissance et n’hésite pas à les dépouiller ou plus si nécessaire.

L’ambiance est poisseuse et terriblement noire et l’écriture de Caroline de Mulder, toujours très travaillée, essaie de refléter le milieu dans lequel évolue la jeune fille. Les dialogues entre les filles de la bande, par exemple, sont écrits dans un argot qui en est presque poétique même s’il n’est pas toujours facile à comprendre.

La construction du roman qui avance entre présent et flash-back éclaire le comportement de Bambi et, peu à peu, nous sommes pris à la gorge par l’histoire.

J’ai refermé le livre ce matin, la boule au ventre et emplie de compassion pour ce personnage féminin sur la corde raide.

A lire si vous n’avez pas froid aux yeux !

Actualité et animations, Casterman

Notre coup de cœur présenté sur la RTBF

J’ai eu la chance de présenter un coup de cœur pour l’émission littéraire Sous Couverture de la RTBF.

Voici le lien : https://www.rtbf.be/auvio/detail_l-annee-de-grace-kim-liggett?id=2730594

Merci à la RTBF pour son soutien aux librairies indépendantes !

Et pour information, nous avons tous les livres dont on parle dans l’émission !

Pour commander, c’est ici

L'Olivier, Romans

Un papillon, un scarabée, une rose – Aimée Bender – L’Olivier

Francie est une petite fille presque comme les autres ; elle a une mère pas du tout comme les autres. Un jour, celle-ci installe partout dans leur appartement des petits magnétophones, qu’elle cache sous des tentes de papier qui ne dupent personne …  C’est la bizarrerie de trop : la jeune femme, psychotique, sera désormais prise en charge par une institution, et Francie, qui a huit ans, ira vivre chez sa tante, la sœur de sa mère, qui vient d’accoucher de Vicky. Elles seront élevées comme des sœurs.

Ce n’est pas un livre sur la psychose, ni sur la vie en institution psychiatrique, ni même sur la cohabitation dans une famille qui n’est pas tout à fait la vôtre, ou sur le fait de grandir loin de sa mère – quoi qu’il soit aussi question de tout cela. C’est un livre qui parle de transformation et d’émancipation, de compréhension et de pardon, d’éclosion et d’épanouissement, de singularité habitée et assumée.

Car singulière, Francie l’est aussi, foncièrement, mais d’une autre façon que sa mère : plus discrète et moins embarrassante. Une fois adulte, alors qu’elle a un travail – qui ne lui déplaît pas plus qu’il ne lui plaît –, un appartement, une passion – chiner dans les vide-greniers, rendre aux objets leur éclat et les revendre – et une vie sociale conventionnelle – des activités divertissantes le weekend, avec des connaissances qu’elle ne déteste ni n’aime vraiment … – des images de son enfance remontent des limbes de sa mémoire et se colorent d’une lueur aussi éclatante que mystérieuse. Elles deviennent en enjeu existentiel et l’objet de sa quête : Francie se plonge dans ses souvenirs pour élucider les journées lointaines où ont surgi, inopinés et inoubliables, le papillon, le scarabée, la rose. Ce faisant, elle se tisse peu à peu une vie qui lui ressemble, une vie où elle cesse d’essayer de correspondre à une norme et de marcher sur des chemins balisés.

Rien ne sera élucidé, dans les va-et-vient entre le présent et le passé qui rythment le roman : on ne saura pas ce que sont ces images : des hallucinations, les signes ténus d’une folie dont les médecins ne trouvent aucune trace dans les examens auxquels se prête une Francie inquiète et perplexe, des métaphores … ? On l’ignore – et d’ailleurs l’essentiel n’est pas là : il est dans l’exploration de ces images et de leur histoire, pas dans leur nature ou leur définition, ainsi que dans la trame qu’elles tissent en Francie, et dont les reflets enluminent son existence.

Tout cela fait d’Un papillon, un scarabée, une rose, un roman lumineux dont il émane une grâce subtile pénétrante. Il est empreint d’une sensibilité vive et fine, mais aussi de fantaisie et de merveilleux, et Aimée Bender y déploie une écriture simple, fluide et légère. Enfin, on s’attache dès les premières pages à cette enfant singulière, ainsi qu’à sa quête, qui résonne profondément en nous : ne sommes-nous pas, nous aussi, hanté(e)s par des images inoubliables et impérissables, essentielles et fondatrices ?

Le Tripode

De pierre et d’os – Bérangère Cornut – Le Tripode

Le chant d’Uqsuralik

Le roman s’ouvre sur une fracture : celle de la banquise, qui sépare Uqsuralik, jeune Inuit, de sa famille et de son enfance. Son père a tout juste le temps de lui lancer, par-dessus la faille, un maigre viatique : une peau, un harpon qui se brise et se perd dans l’eau, une dent d’ours en amulette. Armée du couteau en demi-lune qui n’avait pas quitté sa poche, bientôt rejointe par sa chienne Ikasuk et quatre jeunes mâles plus prédateurs que protecteurs, elle se met en route, aiguillonnée par la nécessité de survivre : d’abord trouver un abri et de la nourriture, et s’imposer comme cheffe de la meute pour ne pas finir dévorée. Ensuite, rejoindre d’autres Inuits pour entrer, un jour, dans une nouvelle famille. Puis devenir femme, amante, mère, et enfin chamane.

C’est une vie rude et rudimentaire que la sienne. Une vie régie par les saisons et les éléments, par l’alternance du jour et de la nuit. Une vie réduite à des préoccupations primaires : s’abriter, se garder du froid, chasser pour se nourrir et se vêtir. C’est une vie habitée pourtant, voire hantée, comme l’est le livre de Bérangère Cornut : le monde des Inuits, qui vivent en symbiose avec lui, est peuplé d’esprits qu’il faut honorer, à qui il faut obéir, dont il faut s’attirer les bonnes grâces et, parfois, se protéger, par l’intercession des chamanes et de talismans – ainsi l’esprit d’un animal qu’on vient de tuer doit-il être remercié de s’être laissé prendre. 

Si ce roman, récit d’une longue initiation, nous transporte et nous ravit, c’est d’abord parce qu’il est porté par la voix d’un personnage fort et singulier, qui se densifie, s’approfondit et se nuance au fil du récit : Uqsuralik. Elle raconte sans fioriture les vicissitudes de son existence, exprime sans effusions ni afféterie ses sentiments, décrit avec simplicité les gens et les lieux, les plantes et les bêtes, mais aussi ses songes et ses visions.

Cela tient ensuite à la manière dont l’auteure, qui s’est abondamment documentée au Muséum d’histoire naturelle de Paris, nous immerge dans la culture des Inuits, dans un mode de vie et une vision du monde très anciens et aux antipodes des nôtres. À travers Uqsuralik, elle décrit avec précision et force détails leurs habitudes et leurs mœurs, les gestes journaliers, les croyances et les rituels qui façonnent leur existence et lui donnent sens. Elle nous fait aussi entendre d’autres voix, dans une polyphonie qui donne corps et âme à l’univers inuit. Ces voix, ce sont celles des autres personnages mais aussi d’animaux, d’esprits ou de créatures mythologiques, dont les chants scandent le récit et l’animent de leur souffle. 

Ce charme opère enfin grâce à l’écriture claire et limpide de Bérangère Cornut, qui tire sa force et son pouvoir d’évocation de sa sobriété et d’images qui convoquent la faune et la flore, le cosmos et la vie quotidienne. Ainsi, quand Uqsuralik est à nouveau enceinte après une longue attente, elle dit sentir « une piqûre très délicate, comme une petit dent d’ours qui [lui] chatouillerait les entrailles par intermittence » et, à d’autres moments, « comme un éclat de glace flottant, qui chercherait absolument à percer la surface de [s]on ventre ». Elle nous fait ainsi sentir, tout au long du roman, l’intimité profonde et la relation instinctive qui l’unissent au monde – sentir à quel point nous sommes, nous, séparés du nôtre. Surtout, elle suscite, par petites touches, son univers, un univers lointain, étrange et étranger, qui nous devient peu à peu familier, sans rien perdre pourtant de sa foncière étrangeté, comme un mirage – ce qu’il devient ou est devenu, d’ailleurs, depuis que « des hommes blancs, sévères, aux sourcils épais, sont venu jusqu’à [leur] territoire ».

Grasset, Littérature étrangère

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jón Kalman Stefánsson – Grasset

Le dernier roman traduit de Stefánsson, paru en islandais en 2005, est la chronique d’une communauté villageoise des fjords de l’ouest islandais. C’est le récit de leur quotidien, mélange de faits anodins – qui ne le sont pas, ou pas seulement, puisqu’ils sont l’étoffe de leurs jours – et d’événements – qu’on ne peut qualifier de tels que par les effets inattendus et décisifs qu’ils provoquent : ainsi de certain songe en latin, qui bouleverse la vie de celui qu’il visite et change celle du village tout entier.

On retrouve dans Lumière d’été, puis vient la nuit les thèmes des autres romans de l’Islandais : la part déterminante du hasard dans la vie humaine et l’influence des rêves ; la présence de la mort – et même des morts, en l’occurrence ; l’amour, qui est souverain mais ne peut rien contre la chair ; le désir dans toute sa puissance de bouleversement et d’abrutissement ; la quête de sens ; l’écart entre les gestes et les paroles de l’homme, et son cœur, qui « reste tapi sous la surface et n’apparaît jamais en pleine lumière » ; la violence aussi – quand une femme trompée tue une chienne et tous ses chiots.

De même, le roman met en œuvre les procédés familiers au lecteur de Stefánsson. Le narrateur, dont on n’apprend à peu près rien, parle en nous, s’incluant ainsi dans la petite société dont il est l’historiographe et dans l’humanité entière, tout en gardant une distance de témoin. Il s’adresse fréquemment au lecteur, que ce soit pour lui rappeler qu’il lui raconte une histoire, faire appel à sa mémoire ou le prendre à partie concernant ses réactions et ses pensées. Il fait ainsi figure de conteur, déroulant avec une familiarité passionnée le fil de son récit et tissant un lien intime avec ceux qui l’écoutent. Sa parole, fluide et vive, nous emmène et nous retient dans une histoire dense et foisonnante, portée par des personnages auxquels on s’attache vite – sans doute parce qu’ils nous ressemblent et se débattent dans les mêmes difficultés que nous. Il raconte les mouvements et les fluctuances des destins individuels, qu’il entremêle – souvent par le désir et l’adultère – et inscrit ces histoires dans celle du village, du pays et même du monde, de sorte que les temporalités se superposent, s’étalent et s’enroulent, dans un récit au rythme enlevé, écrit dans une langue simple, sobre et juste.

Ce narrateur formule aussi de nombreuses critiques à l’encontre de « notre époque suffocante » et de l’évolution du monde, et d’autres commentaires, beaucoup moins sévères quoique non moins lucides, sur nos errances, nos faiblesses et nos contradictions, qu’il met en lumière avec une ironie tendre, une indulgence réconfortante et un certain sans-façon : « Nous sommes décidément très doués pour énoncer des évidences, mais ne vous y trompez pas, les mots les plus simples expriment souvent les questions fondamentales. »

C’est d’ailleurs toujours de questions fondamentales qu’il s’agit chez Stefánsson, qui nous dit encore une fois, avec justesse et ferveur, combien il est ardu de vivre – combien il est merveilleux de vivre. Il nous présente l’existence et la condition humaines dans leur totalité, leur densité et, le plus souvent, leur complexité, sans en occulter les ombres et sans en voiler les lumières. Il les rend aussi à leur caractère irréductiblement paradoxal, sans chercher jamais à l’évacuer ni même à l’estomper. Il accorde aussi à chaque individu, à chaque vie, une valeur identique, à la fois dérisoire et inestimable, et remet les choses à leur juste place : ce qui importe, ce n’est pas le travail, ou l’argent, ou la réputation, ni même le savoir ; non, « ce qui compte le plus, c’est une robe de velours sombre » – il s’agit là d’un lieu commun, certes, mais il ne semble pas très fréquenté, sinon en paroles. Stefánsson nous rappelle enfin que « la vie est incroyablement étrange », et la rend à sa foncière étrangeté – qui se manifeste dès qu’on prend la peine de regarder.

Casterman, littérature jeunesse et adolescents

L’année de Grâce – Kim Ligget – Casterman

Cette dystopie féministe, se passe dans un monde et à une époque indéterminée. Tierney, l’héroïne et narratrice, a 16 ans et va partir pour son année de grâce. On pourrait croire que cela va être fabuleux mais il n’en n’est rien. Au contraire le but de cette année, est que les jeunes filles perdent leur magie, c’est -à-dire leur attractivité vis à vis des hommes.

Car dans cette société, les femmes sont considérées comme des ennemies, des tentatrices qu’il faut absolument rabaisser et soumettre.

Quand les jeunes filles de la Communauté partent, elles ne savent pas ce qui les attend, seulement qu’elles risquent d’être persécutées par « les braconniers » et de ne pas toutes revenir.

A la lecture de ce livre, on voit que les plus grandes ennemies des femmes, ce sont les femmes elles-mêmes qui devraient s’entraider, se raconter ce qu’il se passe là-bas mais qui ne le font pas et qui se soumettent à cette année sans se révolter et s’agressent mutuellement. Tierney essaie de changer cela mais, suite à un épisode, elle devient, au contraire, l’ennemie à abattre et son parcours sera semé d’embûches pour arriver à la fin de l’année saine et sauve.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui est un mélange de la série Hunger Game, de la Servante écarlate, de La lettre écarlate (un des tous premiers romans américains) ou encore de Sa Majesté des Mouches.

Il y a de l’action, beaucoup de rebondissements, de la réflexion car c’est un livre qui prône la solidarité entre femmes non pas contre les hommes mais pour vivre en harmonie avec eux.

C’est un livre très complet que je conseille à la lecture à partir de 13-14 ans mais qui peut se lire bien au-delà.

Actualité et animations

Merci !

C’est le mot que Nadège et moi avons envie de vous dire aujourd’hui à quelques heures de cette fin d’année.

Car 2020 aura été une année éprouvante, le confinement de mars-avril, le déconfinement pour l’été puis le reconfinement en octobre nous aurons tous obligés à revoir nos priorités et notre manière de vivre.

Télétravail pour certains, arrêt complet pour d’autres, pertes de proches, manque de relations sociales et de culture pour tous, vous avez été nombreux à vous tourner vers les livres pour vous changer les idées. Nous sommes fières d’avoir pu vous aider à choisir les livres qui vous ont permis de vous évader, vous et vos proches, dans ces moments difficiles. Nous espérons que vous avez pu trouver dans ces romans, essais ou albums de quoi vous nourrir, rêver ou vous consoler.

Lors du premier confinement, absolument tous les commerces étaient fermés et nous n’étions pas préparées pour vendre en ligne.

Mais lors du deuxième confinement, nos librairies ont été reconnues comme commerces essentiels et entre-temps, le site Librel.be, qui était en préparation depuis quelques mois déjà, a pu être lancé. Il regroupe un réseau de librairies indépendantes qui se sont fédérées pour vous offrir la possibilité de commander en ligne tout en gardant le lien avec votre librairie préférée puisque les livres sont toujours à retirer en magasin. C’est une toute autre manière de travailler, c’est pourquoi nous avons dû adapter nos horaires afin de gérer au mieux les commandes par mails que nous recevions.

Cependant, l’ADN de notre métier, c’est le conseil et le plaisir de parler avec vous de nos coups de cœur. En mettant en place les consignes de sécurité, nous avons pu vous accueillir tout au long de cette période. Et quel plaisir de vous voir si nombreux en cette fin d’année pour choisir des livres à offrir à vos proches.

Continuons à respecter ces consignes et nous pourrons bientôt, non seulement parler de nos coups de cœur, les nôtres comme les vôtres, mais aussi retrouver le plaisir de rencontrer les auteurs au sein de la librairie.

Nadège se joint à moi pour vous souhaiter une douce année 2021, que vous puissiez, grâce aux livres, être sereins face à l’adversité.

Actualité et animations

La librairie a fait peau neuve

Bonjour à tous !

un peu plus d’un an que nous n’avons plus écrit sur ce blog. Diverses raisons nous en ont tenus éloignés. Premièrement, skynetblog qui hébergeait notre blog a supprimé ce service et nous a conseillé de sauver nos données et de trouver un autre hébergeur. WordPress nous a accueilli mais n’est pas aussi facile d’utilisation que skynet qui était en français. Je tâtonne beaucoup pour mettre en forme ce blog. Désolée de ne pas être aussi productive.

Deuxièmement, nous avons entrepris quelques travaux à la librairie. La photo ci-dessus ne vous donne qu’un vague aperçu des changements. En effet, si nous avons supprimé la grand table et l’étagère du milieu qui encombraient la première partie de la librairie. Nous avons aussi agrandi la surface commerciale. Le bureau qui se trouvait dans le fond du magasin a été transformé en pièce dédiée aux albums et aux documentaires pour la jeunesse. Vous y trouverez les albums des éditions de l’Ecole des Loisirs, Mijade, Milan ou encore La joie de Lire mais aussi Nathan, Larousse. Un vaste choix que nous avions déjà mais qui n’était pas assez mis en valeur dans la petite surface qui leur était dédiée. Désormais vous trouverez les guides de voyages dans le fond du magasin où se trouvaient auparavant les documentaires jeunesse. Les livres de poche policiers se trouvant désormais à l’avant du magasin.

Un espace plus aéré et plus accueillant pour le chaland.

Nous espérons que cette nouvelle configuration vous plaira.

Actualité et animations

La librairie est ouverte aux horaires habituels et sans rendez-vous

Nous avons la chance de pouvoir rester ouverts et de vous accueillir sans rendez-vous tout en respectant les consignes suivantes :

On se désinfecte les mains en rentrant
On porte son masque sur la bouche et le nez
On pense aux autres en restant 1/2 heure maximum
On garde ses distances

Merci de votre compréhension et de votre soutien !

Laurence, Nadège et Delphine