Blog

Actualité et animations

Fête de la librairie indépendante 2021

Depuis 2011, le dernier samedi d’avril, quarante librairies indépendantes en Belgique
francophone emboîtent le pas à leurs consœurs françaises, luxembourgeoises et suisses pour fêter les auteurs, les livres et la librairie.

C’est l’occasion pour elles d’offrir à leurs clients un livre dédié et une rose* en référence à San
Jordi, patron des libraires. Cet événement originaire de Catalogne est devenu sous l’égide de l’Unesco le 23 avril, la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur.

Il ne s’agit pas d’une autre fête de la consommation mais bien d’un moment de partage avec
les lecteurs qui privilégient les librairies indépendantes parce qu’ils y retrouvent des valeurs, des
choix, des échanges, des rencontres, de l’écoute, de la convivialité et cet on ne sait quoi que l’on ne cherchait pas !

Cette année, les librairies ont obtenu une place toute particulière dans le cœur des
lecteurs… Alors, en ce 24 avril, les libraires vont vous dire MERCI car c’est bien vous qui les
rendez essentielles
!

Le livre offert à l’occasion de cette fête veille toujours à transmettre un aspect de l’histoire ou de la
culture du livre. Cette année, il célèbre le prix unique ! En France, cela fait 40 ans que l’éditeur décide du prix du livre et que tous les points de vente doivent respecter ce prix. En Belgique voici trois ans que le décret relatif à la protection culturelle du livre a vu le jour en Wallonie et à Bruxelles (2018 Wallonie, 2019 pour la Région Bruxelles-Capitale, 2017 Flandre) mais ce n’est que depuis 2021 que l’on parle véritablement de prix unique. Respecter ce prix dans tous les points de vente permet de préserver la création, la diversité éditoriale et le maintien d’un large réseau de librairies en Belgique Francophone

Que l’on achète un livre édité en 2021 à Marseille ou à Bruxelles, en librairies
indépendantes ou ailleurs, la seule chose qui ne changera pas c’est son prix !
Et pour ce même prix, une librairie indépendante « vous en donne tellement plus » !
Alors ce samedi 24 avril, plus que tout autre jour, venez à la rencontre des livres et
des libraires. Laissez-vous surprendre par le pouvoir des lieux particuliers que sont
les librairies.

*Contrairement à ce qui est annoncé dans le communiqué de presse, je n’offrirai pas de rose car ce n’est pas la saison et je ne veux pas offrir une fleur importée par avion.

Les impressions nouvelles, Récit

Ce qui reste, de Nicole Malinconi, Les Impressions nouvelles

La rencontre avec un auteur ne se fait pas toujours à la première lecture. J’étais à l’université quand j’ai dû lire Nous deux/Da Solo de Nicole Malinconi. A l’époque, je suis totalement passée à côté. Je serais même bien incapable de me rappeler de quoi parlaient ces textes et je n’avais jamais vraiment envisagé de lire autre chose de cette auteure. Jusqu’à ce hasard, il y a quelques semaines. En déballant un colis, voici que se retrouve entre mes mains sa dernière publication en date : Ce qui reste. Pour quelle raison ai-je feuilleté ce livre ? Mystère. Un appel inconscient, sans doute. Inaudible, mais pressant. J’en ai lu quelques lignes : Dans les maisons de nos grands-parents, il y avait des napperons sur les tables et les dossiers des fauteuils […] des vitres derrière lesquelles le dehors se mettait à gondoler lorsqu’on bougeait la tête […] des crucifix suspendus au-dessus des portes d’entrée, tenant un rameau de buis entre leurs bras […] des piles d’assiettes grandes, profondes et petites, quantités de tasses, plats, saucières et soupières en porcelaine fleurie, l’ensemble nommé beau service, rangé derrière les portes vitrées des armoires des salles à manger comme s’il en avait fait partie. […]

Bref, j’ai lu tout le chapitre. J’ai commandé le livre pour moi. J’ai attendu de m’y plonger pour voyager dans le temps. Bien sûr, je ne fais pas partie de cette génération des enfants de l’après-guerre dont Nicole Malinconi fait le portrait, plutôt des petits-enfants. Mais j’y ai retrouvé un parfum connu d’une époque révolue et touché du bout des doigts de la petite enfance : les très fines épluchures de pommes de terre, les fers qui portaient bien leur nom sur les étagères, les vieux draps, les prières.

Nicole Malinconi raconte l’histoire de ces enfants nés juste après la guerre, jusqu’en 1969. Les rôles bien définis du père et de la mère, l’aura du Maître (d’école), les Vacances des enfants, les Congés payés des pères ; les secrets de famille bien gardés dont des bribes finissent toujours par échapper, mais jamais le fin mot ; les rêves de salle de bain, d’automobile, de télévision, de téléphone : On disait, c’est le progrès ; le bruit courait qu’on ne l’arrêterait pas.

Les croyances, les habitudes, les coutumes, les expressions (savoureux chapitre 20). Tout y passe, de manière presque anthropologique, mais toujours avec délicatesse. L’écriture est simple et élégante. On savoure ce court récit d’à peine 125 pages avec la sensation d’une tendre traversée des années.

Nadège

Uncategorized

deux romans de Julia Thévenot, Sarbacane

résumé :

Inès, 12 ans, est le genre à castagner ceux qui cherchent des embrouilles à son frère, Tristan, autiste de 16 ans. Tristan lui, est plutôt du genre à regarder des deux côtés avant de traverser. Mais ce jour-là, il ne parvient pas à retenir sa sœur qui, courant après son chien… … bascule dans un univers parallèle. Bordeterre. C’est le nom de cette ville, perchée sur une faille entre deux plans de réalité.
On y croise des gamins qui chantent pour faire tourner un moulin, des châtelains qui pêchent des cailloux… et des créatures étranges. Inès, par nature, est ravie. Elle explore, renifle le derrière de Bordeterre avec une joie souveraine, comme le chien qu’elle a suivi. Tristan est plus inquiet : il y a quelque chose de pourri dans cette ville.

Le commentaire de Florence , notre lectrice assidue !

« Tristan et Inès sont en vacances, au camping des Flottiers. Lors d’une promenade, ils passent accidentellement dans une sorte d’autre dimension appelée Bordeterre. Leur arrivée dans cette ville pas-comme-les-autres marque à la fois le début d’une aventure totalement rocambolesque et la renaissance d’un souffle révolutionnaire dans les rues de Bordeterre, souffle qui avait été étouffé lors du dernier Débordement.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour accrocher à l’histoire. Mais une fois que j’y étais, je me suis laissée entraînée par l’univers totalement nouveau de Bordeterre. Le lac Zéro, Bordetôle, le château… Autant de lieux qui vous surprendront à coup sûr.
Les personnages sont assez attachants et tous différents. Vous avez tout le choix du monde. Et, évidemment, je me suis attachée au personnage qui était destiné à mourir à la fin. Comme par hasard ; du moi tout craché. « 

Le nouveau roman de Julie Thévenot, a été écrit quant elle était presque à la fin de l’écriture de Bordeterre. Elle avait besoin de souffler un peu et ce livre, dit-elle, est presque venu naturellement.

L’autrice reconnait qu’elle a pris un risque car le roman est raconté par un héroïne qui refuse l’amour que lui porte un garçon. Ce refus pourrait induire un manque d’empathie vis à vis de la narratrice mais le but du livre était de montrer que l’amour ne fonctionne pas toujours et qu’on peut le refuser.

D’un tout autre genre, puisque dans celui-ci, il n’y a pas de fantastique, on y retrouve pourtant la poésie et la musicalité qui font la marque de fabrique de Bordeterre.

Plusieurs genres littéraires s’y retrouvent, le roman épistolaire, la poésie, le théâtre. L’autrice recommande de lire son roman d’une traire comme une performance. Elle ne désavouerait pas qu’on le lise à haute voix.

Folio

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Folio

Pense aux pierres sous tes pas : cette injonction singulière, presque bizarre – on n’y pense guère, sauf à trébucher ou à les sentir meurtrir nos pieds – en dit beaucoup sur l’esprit du roman, et le ton est donné dès la première page : « On n’en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. » On renchérit volontiers, en 2021 …

C’est un roman plein de verdeur et de vigueur qui est annoncé là, un roman où l’on n’a peur ni des mots ni des choses, où l’on s’affirme et revendique. Promesse tenue, qu’il s’agisse des personnages, de l’intrigue ou de la langue.

Antoine Wauters nous raconte l’histoire de deux jumeaux, Marcio et Leonora, la narratrice – en alternance avec des passages relatés par son frère. Ils vivent dans une ferme, dans un pays jamais nommé, toujours sous le joug d’un dictateur et d’ambitions modernisantes et qui ressemble à l’Italie. Leurs parents sont pauvres et la vie est rude – mais pas autant que leur père. C’est une vie vouée au travail et vouant la vie de l’esprit et du cœur aux marges sombres et aux limbes. D’ailleurs, en fait de marges obscures et de père, celui-ci est, à l’égard de celles-là, clairvoyant : il a toujours soupçonné quelque trouble entre ses enfants, et c’est bien le trouble qui se fomente en eux, entre eux, et qui provoquera l’ire du père et leur séparation. La narratrice, qui a le feu au ventre, comme le montrera la suite de l’histoire, est envoyée chez Zio Pepino, et Marcio reste avec leurs parents – jusqu’à ce qu’il décide de s’en aller pour retrouver sa sœur …

On lit ainsi le récit de leur adolescence, ardente pour Leo, ardue pour Marcio. Puis le livre prend, peu à peu, une autre tournure : ce qui se fomente aussi, sur un autre plan, c’est, après un durcissement du régime, la révolte et le rêve d’une autre vie, d’un autre monde.

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui prend – là, dans le ventre. On est happé par la fougue et la rage de la narratrice, par la violence, par le désir et les pulsions qui sourdent et éclatent, par les questions et les événements politiques, aussi – la critique du travail et du profit comme seuls horizons, et un grand grabuge qui donne à penser … On est emporté aussi par « cette langue qui n’[est] pas autre chose qu’un chant », une langue du refus et de la tête haute, qui amplifie et approfondit la vie. Il y règne aussi une allègre amoralité, un appétit féroce de vie et de liberté, une ardeur inextinguible, quelque chose de révolté et de foutraque qui réjouit tripes et cœur. À lire !

Delphine

auteur belge, littérature belge, Prix Rossel, Weyrich

La Confiture de morts, Catherine Barreau, Weyrich, Prix Rossel 2020

« La vie avec Papa était simple et le monde compliqué. Je suis seule et coincée ici depuis six semaines, une promesse me pique la gorge et je ne sais pas comment la tenir. Ils ont dit qu’on a demandé à me voir. J’ai refusé. Trop compliqué. Il faut que je parte, que j’aille à Mortepire. Me souvenir, rêver. » p 55

Véra Bayard, fille de l’avocat Renaud Bayard, refuse de retourner à Mortepire depuis qu’elle a 15 ans. Ce hameau, non loin de Bertrix, appartient à la famille depuis la nuit des temps ou plutôt, ils appartiennent au hameau. Ils ont résisté, ils sont entourés de légendes et provoquent la peur à ceux qui n’y vivent pas et rejettent ceux qui ont eu l’audace de le quitter.

Prix Rossel 2020

Le ‘Pa, immortalisé au milieu des siens sur une photo ancienne à l’entrée de la Grande Maison, est l’aïeul qui a tout dirigé, les bêtes, les femmes, les hommes souvent par la violence. Il impressionne Véra malgré les années qui les séparent. Cette fille sauvage, baignée de littérature, inadaptée à la la vie urbaine qu’elle mène à Namur où elle et son père se sont réfugiés devra pourtant bien tenir la promesse qu’elle a faite à son père de retourner à Mortepire à sa majorité.

L’histoire de la jeune fille et de cette famille hors du commun est lisse et rugueuse à la fois comme ces pierres de schiste que l’on trouve dans cette région sombre et humide. Mais il arrive aussi que des éclaircies illuminent tout à coup la vallée et pénètre au plus profond des sapinières, que même la mort produise les plus beaux fruits. Alors la vie peut reprendre ou suivre son cours.

Ce roman onirique qui sent bon l’humus, les fruits mûrs, le terroir et ses légendes est un beau roman d’apprentissage, une ode à la liberté. La Confiture de morts, un roman envoûtant qu’on ne lâche pas avant la fin.

Laurence

Actualité et animations

La librairie est ouverte aux horaires habituels et sans rendez-vous

Nous avons la chance de pouvoir rester ouverts et de vous accueillir sans rendez-vous tout en respectant les consignes suivantes :

On se désinfecte les mains en rentrant
On porte son masque sur la bouche et le nez
On pense aux autres en restant 1/2 heure maximum
On garde ses distances

Merci de votre compréhension et de votre soutien !

Laurence, Nadège et Delphine

philosophie

Eloge de l’insécurité – Alan W. Watts – Payot

Nous vivons des temps incertains – tous les temps sont incertains. Cette insécurité, cette incertitude, nous inquiète plus ou moins, nous angoisse parfois … Il faut pourtant vivre avec elle, et c’est ce à quoi nous invite l’essai, daté – 1951 – mais toujours actuel, d’Alan W. Watts.

Quand j’écris avec, ce n’est pas le avec de « il faut faire avec », c’est-à-dire malgré, faute de ou en attendant mieux. C’est un avec de partenariat, d’alliance, d’étreinte.

Car une des premières choses que nous rappelle Watts est un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas et n’a jamais existé – en tout cas, pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards ou nos espoirs pusillanimes. C’est une évidence, mais la peur que nous inspire l’insécurité a une vicieuse tendance à nous affubler d’œillères, voire à nous rendre aveugles. Si la sécurité une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement, la transformation – en un mot : l’insécurité.   

Un autre rappel, peut-être moins inquiétant mais un tantinet contrariant, est la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et que nous nous sentons en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on fonce dedans, c’est connu. Et facile à dire … mais il faut bien commencer par le dire.

Watts formule aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que nous voulons croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave – tout en nous « sécurisant » ; l’autre nous propulse – mais dans l’inconnu.

Le philosophe pointe aussi l’une des principales causes de notre quête aussi éperdue que vaine de sécurité, et de notre sentiment d’insécurité. À savoir une division délétère entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présents à ce qui se passe et d’en embrasser le mouvement, le flux, en toute insécurité.

Il y aurait bien davantage à dire, mais je m’arrête là. J’ajouterai seulement que c’est un essai passionnant et édifiant, qui interroge et donne à penser, à sentir, à agir – qui aide à vivre.

Delphine

Biophilia, Corti

Christine van Acker – La bête a bon dos – Corti

Saviez-vous que la sauterelle – à qui l’expression les plaisirs de la chair doit paraître bien incongrue – se retrouve, après le passage du mâle, avec une poche de sperme sur les mandibules, et qu’elle doit ensuite s’échiner, quelques heures durant, à la percer, avant de se féconder elle-même et d’enfouir ses œufs dans le sol ? La femme est l’avenir … Qu’un dénommé Tardigrade, qui se présente sous la forme singulière d’un « sac d’aspirateur muni d’un groin », peut rester en état de cryptobiose pendant trente ans ? Que la sagacité des corneilles leur permet de profiter du passage des voitures pour casser des noix dont elles peuvent ensuite se régaler sans coup férir ?

C’est ce que vous apprendrez – entre autres – en lisant le livre de Christine Van Acker, quatorzième volume d’une collection qui se voue à mettre en scène le vivant sous les éclairages les plus divers, qu’ils soient scientifiques ou littéraires.

La Bête a bon dos est un recueil de brèves chroniques dont chacune décrit, avec les détails que fournissent l’observation patiente et la recherche minutieuse, la vie et les mœurs d’un animal ou d’une espèce, de l’eucaryote à un « spécimen rare » – le mauvais sujet … devinez lequel ! – en passant par l’écureuil et le ver de terre. Dans ce bestiaire truffé de digressions enjouées et jamais importunes, Christine Van Acker allie la précision et la rigueur de l’érudition à un humour malicieux, sans jamais tomber dans la pédanterie, la lourdeur ou le didactisme. Elle évite aussi les écueils qui, à ce qu’il semble, menacent tout qui se met, surtout hors d’un cadre scientifique, à parler des animaux : anthropomorphisme, niaiserie, angélisme et gâtisme – point n’est besoin, pour parler des – ou aux – bêtes, de bêtifier. On ne sent pas non plus, dans le ton de l’auteure, de relents idéologiques : toute verte que soit celle à laquelle on pense, elle n’est pas plus blanche qu’une autre, et c’est un esprit léger, fin et nuancé, sans dogmatisme, que celui qui anime ces pages.

Il en résulte un ouvrage du plus vif intérêt, que nourrissent aussi bien le propos de l’auteure que les nombreuses citations qu’elle égrène tout au long de cette promenade buissonnière dans le règne animal – on y croise Colette, Renard, Fabre, …

Ces histoires naturelles invitent à en lire d’autres – la collection Biophilia, d’ailleurs, compte une quinzaine de titres – et surtout à prendre le temps de regarder les bêtes, en portant sur elles un regard curieux et, s’il se peut, naïf, disposé à l’étonnement perpétuel et aux ravissements renouvelés.    

Delphine

                                                                                                                                         

Noir sur Blanc

Ce matin-là – Gaëlle Josse – Noir sur Blanc

Un matin, Clara ne peut plus, n’en peut mais. À l’instar de sa voiture qui ne démarre pas et dont la panne agit comme un révélateur de son état, ou un catalyseur de sa chute, elle s’écroule. Pourquoi ce matin-là et pas un autre, pas le précédent ou le suivant, on l’ignore, et là n’est pas la question. Ça arrive.

S’ensuivent un jour sans travail, une consultation chez le médecin, un arrêt de travail qui se prolonge, un séjour chez sa meilleure amie, la recherche de quelqu’un à aller voir, quelques signes çà et là, comme autant de phares falots mais têtus le long d’une côte lointaine à rejoindre – une femme allumant un cierge dans une église, et priant, un étal de tulipes, le titre d’un roman, … Jusqu’à ce que, comme dans les livres de développement personnel mais aussi dans la vraie vie, ce burn-out devienne une chance et une renaissance.

C’est un roman dans l’air du temps que Ce matin-là : un livre-témoin et miroir, peut-être un livre-révélateur ou catalyseur, selon le lecteur, et un livre-manifeste – pour une vie « neuve, régénérée ». Il est emblématique de notre époque, de ce que le travail tel qu’il est conçu, organisé et vécu nous inflige – pression oppressante, responsabilités accablantes, invasion de la vie privée, âpre concurrence entre collègues, vexations et mépris de la hiérarchie, perte de sens…  La détresse de Clara est celle de beaucoup d’entre nous, et le chemin qu’elle emprunte vers une nouvelle vie est un possible parmi d’autres – le plus réjouissant. C’est connu, hélas trop connu, mais sans doute pas encore assez …  D’où l’importance de le redire – surtout si c’est à la manière de Gaëlle Josse.

Cette façon, qu’on connaît et qu’on aime, c’est d’abord une écriture d’une fluidité sans heurt, qui nous emporte dans son flux. Des mots justes pour dire l’errance et les souffrances de Clara, sans emphase ni euphémisme. De la finesse, de l’acuité et de la précision pour décrire les paysages, la sismographie et la météorologie intérieures de la jeune femme, au plus près de leurs mouvements et tremblements, jusqu’aux les plus infimes : par son art de la nuance, Gaëlle Josse leur rend, ainsi qu’aux détails souvent négligés, leur importance et leur puissance. On sent dans ses livres une attention à chacun des menus fils dont l’étoffe de l’existence est tramée, et ce regard, qui atteste de leur valeur à chacun, est précieux. Il se manifeste notamment par des développements et des énumérations dont chaque élément exprime une facette de la chose évoquée ou décrite – ainsi, Clara « se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerceau que tout va bien », et « le  temps, naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse, qu’il faut grignoter, éroder, minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie. C’est une façon de sonder puis de déployer les couches du réel, dans sa complexité et sa diversité, de nous y immerger et de nous mener à son cœur. Ainsi le sens se tisse et se nuance point par point.

Il faut noter aussi, dans la composition, les couplets de la vieille ronde Nous n’irons plus au bois, fredons en sourdine dont la présence énigmatique scande l’histoire, crée un contrepoint et ouvre une faille vers on ne sait quel ailleurs

Ainsi, on lit Ce matin-là avec émotion et empathie, en se laissant pénétrer par les mots de l’auteure. Les menus événements qui composent cette histoire, les faits et gestes des personnages, ne s’inscriront peut-être pas dans notre mémoire, mais il en restera un reflet, une fragrance, une « légère teinture de l’âme », pour reprendre l’expression de Christian Bobin (Une petite robe de fête).

Delphine

Picquier

L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe – Picquier

« Encore une histoire de sorcières », direz-vous peut-être …  Oui, mais celle-ci n’a ni chapeau ni balai, ne finit ni pourchassée ni brûlée, et ne prononce aucune formule magique – quoi qu’une aura un peu magique l’environne.

L’été de la sorcière est une histoire de transmission et de filiation, entre une grand-mère et sa petite-fille. La première, d’origine anglaise mais acclimatée à son pays d’adoption, le Japon, est une sorcière – de celles qui connaissent les plantes et les bêtes, les remèdes aux maux du corps et du cœur ; de celles qui ont « quelque chose d’insondable, un côté mystérieux et impénétrable » et un don de clairvoyance. La seconde, Mai, est une enfant fragile dotée d’une sensibilité extrêmement fine. Un jour, pétrie d’angoisse, elle refuse de retourner à l’école, qui est devenue pour elle un « lieu de souffrance ». Désemparée, sa mère la confie à sa grand-mère. La vieille dame, que la petite adore, lui dispensera pendant son séjour une éducation particulière.

C’est une histoire très simple, écrite – en tout cas traduite – dans un style sobre et fluide. Elle est racontée à travers le regard de Mai enfant, au moment de sa retraite chez « la Sorcière de l’Ouest », puis jeune fille, deux ans plus tard, et ce point de vue imprègne le récit d’une candeur et d’une fougue juvéniles qui charment et réjouissent. Rien n’est plus banal, en apparence, que le séjour d’une enfant chez sa grand-mère, et que la vie qu’elles mènent ensemble, rythmée par les repas et les tâches domestiques, les soins aux poules et au jardin. Il semblerait presque que rien ne se passe, dans cette existence très ordinaire …

Or pour Mai, ces quelques semaines ont valeur d’initiation : elle ne sera plus tout à fait la même, après. Sa grand-mère lui inculque quelques connaissances qui étaient autrefois celles des sorcières mais aussi, dans une moindre mesure, du commun, et que la modernité a occultées et condamnées. Elle lui transmet des préceptes pour acquérir discipline, force et liberté d’esprit, pour prendre ses propres décisions. L’enfant fait aussi l’expérience transformatrice d’investir un lieu à soi – un petit bosquet de bambou qui sera son refuge – et d’une relation d’ordre mystique à la nature – c’est un lieu commun, que ce rapport à la nature, dès qu’il est question de sorcière, mais il est d’une belle et nécessaire communauté, et même communion. Enfin, la vieille dame, et l’auteure à travers elle, rendent aux choses et à la vie ordinaires, par leur manière de les regarder et de les accomplir, leur densité et un reflet moiré qui confine au mystère et à une forme de sacré – ce qui est encore une éducation, de celles qui élèvent, dans le beau sens du terme.

En outre, sous des dehors qui peuvent paraître anodins, L’été de la sorcière est un roman qui pose des questions intéressantes sur la singularité et la solitude, la liberté et l’indépendance, les relations complexes entre les mères et leurs filles, et qui brosse le portrait d’une femme au caractère altier et généreux, sagace et têtu, qui ne s’en laisse ni conter ni dicter – une grand-mère rêvée, dirais-je.

En somme, c’est un livre limpide et lumineux qui égaie, réconforte et laisse songeuse.

Delphine