Club de lecture, Fleuve

Rentrée littéraire – Club de lecture – Un autre bleu que le tien – Marjorie Tixier – Fleuve

Deux avis croisés …

Celui de Simone :

J’ai beaucoup aimé ce livre, il m’a profondément touchée au point de m’aider à aimer ma vie.
Il y a trois femmes profondément blessées, « sans le montrer », qui vont cheminer l’une vers l’autre
dans un chemin de guérison intérieure, se retrouver puis, réparées, apaisées, repartir vers
leurs destinées propres.


Et puis il y a ce petit Solen, sans doute un enfant indigo ou asperger, qui dysfonctionne dès
que l’amour se fige autour de lui : il réagit comme un indicateur d’amour ; très connecté à
lui-même, il sent les choses et arrive à réunir les gens qu’il aime. Il est à l’image de notre enfant intérieur, inter-rieur.

Evidemment c’est un roman, donc peu probable dans les faits, mais tellement nourrissant
dans le courage d’être, avec cette complicité typiquement féminine.

Et celui de Philippe : C’est l’histoire de trois jeunes femmes plutôt quadra qui se retrouvent par hasard dans une petite ville de province suite à des circonstances difficiles.

L’une y vit avec son compagnon depuis plusieurs années, elle est devenue muette suite à une quasi  noyade dans l’océan. Son couple vit dans l’amour mais aussi dans le silence quasiment complet. Récemment séparée, l’autre est amputée des deux jambes suite à un accident d’escalade et doit se soigner dans des eaux thermales où elle fait la connaissance de la première. Leurs deux personnalités très différentes se confrontent et naît une amitié. La troisième s’est installée là avec son jeune fils, à la recherche d’une mère qu’elle croyait morte et qui, peut-être, y serait installée. Elle bénéficie de la bienveillance d’un commerçant qui la prend en protection, elle et son jeune gamin.

Leurs destins à toutes les trois se croisent et, petit à petit, elles changent leurs manières de voir la vie et de se reconstruire de leur propre drame. Je n’ai lu que la moitié de l’ouvrage. L’écriture est belle et limpide mais lente, très attachée aux détails et à tout ce qui concourt à une atmosphère intimiste. Ca aborde les secrets, les histoires trop douloureuses pour être évoquées, la réparation des fractures secrètes et, peut-être (je ne suis pas allé jusqu’au bout), le prix à payer pour vivre mieux.


Un bel ouvrage, mais il faut aimer…

Club de lecture, L'observatoire

Rentrée littéraire – Club de lecture – Eichmann à Buenos Aires – Ariel Magnus, L’observatoire

Ce livre décrit les années passées en Argentine par Adolf Eichmann, l’architecte de la déportation des Juifs vers les camps de la mort, dans les années cinquante. Son intérêt repose sur un paradoxe : il est à la fois un roman, c’est-à-dire qu’il ne revendique pas la véracité historique. Il est donc écrit de A à Z en se mettant dans la tête d’un des plus grands criminels de tous les temps (observant le monde, réfléchissant à son ancien « travail », inabouti à ses yeux – seulement cinq millions de morts sur la conscience !!! -, à son sort de nazi contraint à la clandestinité, etc.), mais, en même temps, il est écrit par un journaliste qui, à ce titre, a veillé à s’inspirer des meilleures sources bibliographiques, notamment les propres écrits de Eichmann. Cela donne un prétendu « roman » qui se concentre sur les pensées les plus intimes d’Eichmann pendant toutes ces années péronistes et qui, en réalité, n’attache que très peu d’importance au déroulé chronologique de la vie d’Eichmann en Argentine.

On y découvre un homme d’une froideur épouvantable (y compris avec ses enfants), d’un mépris absolu pour les Juifs, machiste, abreuvé d’idées totalitaires et, comme le dit l’auteur, un « assassin timide ». Le livre démarre avec le rapatriement discret de sa femme et ses trois enfants qui arrivent à Buenos Aires grâce au réseau qui organise l’exfiltration des dignitaires nazis depuis l’Allemagne, jusqu’à la capture d’Eichmann par une quatuor de jeunes juifs traqueurs d’ex nazis, en passant par l’obsession de celui-ci à vouloir raconter ses mémoires alors qu’il sait qu’il doit absolument rester discret s’il ne veut pas qu’on retrouve sa trace, cette vanité revancharde étant un des aspects de sa personnalité. On y voit aussi défiler quelques autres nazis avec lesquels il entretient des relations nostalgiques de l’horreur. On y voit tous les détours intellectuels qu’il emprunte pour justifier l’horreur de ses actes et sa haine viscérale des Juifs.


Malgré quelques passages (heureusement rares) où les phrases s’étirent sur une demi-page et ne brillent pas par leur clarté, c’est bien écrit et je ne l’ai pas lâché d’une semelle. Sobre mais glaçant !!

Un avis de Philippe

Club de lecture, Presses de la cité

Rentrée littéraire – Club de lecture – Pavillon des combattantes – Emma Donoghue – Presses de la cité

Récit qui nous plonge dans les années 1918-1920 à Dublin dans un service dédié aux femmes qui éprouvent des difficultés durant leur grossesse et qui présentent l’infection de la grippe espagnole.

En suivant le vécu de l’infirmière de service, nous découvrons l’horreur de cette infection, les injonctions du gouvernement qui ressemblent de manière très prégnante à celles du premier confinement. Idem pour la méfiance des gens dans la rue, les transports en commun.

J’ai dévoré ce livre tant cet auteur nous tient en haleine dans ce quotidien de l’infirmière, de son adjointe inopinée et de sa collègue sœur. Il dépeint d’une part le sens du devoir de cette sœur qui assure les soins la nuit, son sacerdoce et la malédiction religieuse qu’elle nomme face à ces femmes dites « paria de la société » et d’autre part, l’humanité de cette jeune infirmière qui se retrouve à la tête d’un service sans y être préparée. L’intervention de la gynécologue, qui a réellement existé, montre aussi le tiraillement des Irlandais durant cette période de guerre et cette épidémie entre sauver sa patrie, ses femmes ou aller dans le sens de la politique et de la religion en vigueur.

Livre haletant, interpellant vu les similitudes avec le covid-19 mais très explicite sur les duretés du soin dans ces conditions d’hygiène difficiles.

Un avis de Christine

Cherche midi, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Apprendre à se noyer – Apprendre à se noyer – Jeremy Robert Johnson – Le Cherche Midi

Un père accompagne son fils au bord d’une rivière tumultueuse, quelque part en Amérique du Sud. Il lui apprend à pêcher. Mais l’affaire tourne mal et l’enfant est emporté par un monstre aux allures de requin. Son père devient fou et n’ose pas retourner dans son village pour avouer à la Maman le manque de vigilance dont il a fait preuve. Il s’enfonce dans la jungle avec un énorme sentiment de culpabilité. Il tombe sur la Cuja, une vieille femme qui a une terrible réputation et qui décide néanmoins de l’aider au prix d’un pacte avec elle.


Ce livre court et écrit comme une fable ou une métaphore sur la vie pose la question de la survie après la mort d’un enfant. Comment vivre avec le poids de la culpabilité ? Comment renouer avec la vie ? Peut-on encore lui faire confiance ? La vengeance a-t-elle un sens ? Comment renouer avec la communauté humaine ? La mort est-elle la seule solution ? Peu friand de fables, j’ai pourtant été happé par ce roman court et bien écrit, lu quasiment d’une traite.

Un avis de Philippe

Actes Sud, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Pleine terre – Corinne Royer – Actes Sud

Une révélation ! Un plaisir intégral de découvrir ce livre et cet auteur. Récit très bien écrit et bien structuré. A partager absolument pour tout qui s’intéresse, de près ou même de loin, à la terre, à la ruralité, à l’élevage, mais surtout à la façon dont une certaine conception du soin à la terre et aux animaux s’entrechoque (très) violemment aux exigences de l’agriculture industrielle.


Cela se passe en France, mais pourrait se passer en Belgique. Un agriculteur d’à peine 38 ans, harcelé par des fonctionnaires zélés et insensibles, fait barrage aux procédures qui s’abattent sur sa têt en matière de suivi sanitaire et décide de « cavaler » dans la forêt, où il disparait pendant dix jours. Ceci est inspiré d’un fait divers authentique qui s’est déroulé (dramatiquement!) en France il y a trois ans. Bien qu’il s’agisse d’un ROMAN, l’intelligence de l’autrice est d’avoir rendu cela plausible via une bibliographie très élaborée et, surtout, d’avoir opté pour une construction narrative en deux temps.

Primo, les jours de cavales en solitaire de Jacques Bonhomme (le nom du personnage central, allusion aux Jacqueries), l’un après l’autre. Secundo, faire parler, entre chaque jour de cavale, ceux et celles qui connaissent cet agriculteur hors normes (par ailleurs, grand lecteur) et qui attestent non seulement de sa bonne foi, mais aussi de sa pratique d’une agriculture vraiment et profondément saine, tant sur le plan « physique » que « moral »: sa soeur, un couple d’amis, d’autres cultivateurs, et… un des fonctionnaires obnubilés par la bureaucratie, troublé par le « mal qu’il a fait, peut-être…. »


C’est un roman profondément ancré dans notre époque, magnifiquement écrit (qui m’a vraiment ému à deux reprises) et qui fait beaucoup, beaucoup écho aux grandes questions de l’avenir des équilibres sur la Terre.


Humain, profond et contemporain (malgré, peut-être, un petit rebondissement dans les dix dernières pages qui n’était peut-être pas indispensable, mais ceci est vraiment mineur….).


Je ne saurais trop le recommander !

Un avis de Philippe.

Club de lecture, Fleuve noir

Rentrée littéraire – Club de lecture – Mirrorland- Carole Johnstone – Fleuve Noir

La première vie de Cat s’arrête à l’âge de 12 ans, quand, avec sa sœur jumelle, elle
quitte la maison familiale, maman et papy suite à un drame.


Après des années en orphelinat, Cat et El s’installent alors que Ross, le petit voisin
de leur jeunesse, réapparait dans leur vie. Finalement, Ross épousera El.


Embarquée dans des souvenirs liés à Mirrorland, lieu imaginaire mais bien réel par
certains aspects, mélange de l’Ile au Trésor, de Shawshank Redemption, du Monde
de Narnia … Cat quitte l’Ecosse pour Los Angeles.


La disparition d’El la fait revenir à Edimbourg et elle devra se battre avec ses
souvenirs pour essayer de comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. Les messages et indices qui jalonnent son parcours l’obligent à démêler le vrai du faux.


Toute l’histoire est écrite du point de vue de Cat. Le style peut être surprenant au début, Cat oscillant du présent à ses souvenirs sans transition.


Si j’ai regretté une légère baisse d’intensité à la fin de la première partie, un
évènement majeur relance brillamment l’intrigue. J’ai vraiment été transporté par
cette histoire et par sa fin qui fait la synthèse entre réalité et imaginaire.


Espérons que l’engouement autour de ce premier roman donnera l’idée de faire
traduire en français les nombreuses nouvelles écrites par Carole Johnstone.

Des impressions de lecture de Stéphane

Belfond, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes – Lionel Shriver – Belfond

Serenata et Remington forment un couple plutôt uni, à la soixantaine, par une belle
complicité. Les enfants ont quitté le nid ; la fille s’est mariée à un ultra-religieux
catholique et enchaîne les grossesses et les prières. Quant au fils, il vit d’expédients
et rentre de temps en temps chez papa-maman quand il manque d’argent. Un jour,
Remington, qui s’est fait virer de son travail, annonce à Serenata qu’il envisage de
courir un marathon.


Ce roman se lit de manière agréable, même si on ne comprend pas au premier abord
ce qui met Serenata, la protagoniste principale, aussi en colère dans le fait que son
mari se décide, à plus de 60 ans, à courir son premier marathon. Elle ne l’encourage
en aucune manière, considérant qu’il ne fait que répondre à une mode horripilante.
Dans leur couple, c’est elle la sportive, depuis toujours, mais sans compétition ni
publicité. Par contre, des problèmes de genou l’obligent à limiter sa pratique
journalière, ce qui l’irrite au plus haut point. Elle doit se faire opérer, mais retarde
l’échéance, par peur. Elle a aussi des problèmes de boulot, car elle est voix pour des
livres audio, et on lui reproche aujourd’hui ce qu’on appréciait chez elle hier, à savoir
de bien imiter les accents.


Premier livre de Lionel Shriver pour moi, donc pas de comparaison possible avec
des ouvrages antérieurs. Problème pour moi, la traduction du titre. En anglais, The
motion of the body through space
, soit Le déplacement du corps dans l’espace, une
expression qui revient à plusieurs reprises dans le roman, alors que je n’ai même pas
vu passer le temps (qui n’est pas celui de Rem lors de son marathon) qui sert de titre
en français.


Le vrai thème du livre, c’est le vieillissement et la difficulté à accepter la réduction
des capacités physiques qui y est liée. D’autres thèmes s’y greffent, comme la mode
des défis en sport et le business que c’est devenu (après le marathon, le triathlon avec
une vraie critique du toujours plus qu’on observe dans ce genre de milieu), l’adhésion
à une religion et la perte de libre arbitre que l’on retrouve chez les adeptes (et le
parallèle entre sport et religion est parfois parlant), le délabrement des services
publics, les listes des choses à faire avant de mourir et aussi le politiquement correct
(#metoo et black lives matter sont passés par là).


Au niveau du style, il y a beaucoup de dialogues (plus que dans ce que je lis
d’habitude) et de monologues intérieurs. Les dialogues sont souvent très réussis,
surtout entre époux, mais le procédé est parfois lourd. Le ton est sarcastique, mais
parfois dépasse les limites de la méchanceté. Ce n’est pas si drôle que ça se voudrait,
même si ce n’est jamais dénué de pertinence. On peut également reprocher quelques
longueurs et répétitions. Toutefois, je ne me suis pas ennuyée.

Un avis de Laurence Jaspard

Gallimard, littérature belge

L’été sans retour, Giuseppe Santoliquido, Gallimard

Durant mes vacances, j’ai lu le nouveau livre de Giuseppe Santoliquido, auteur que nous avions reçu en 2013 pour son roman Voyage corsaire paru chez Ker.

En 2005, dans un petit village italien, une jeune fille de 15 ans disparaît. Chiara a disparu sur le chemin, pas bien long, entre sa maison et celle de sa cousine un peu plus âgée qu’elle, avec laquelle elle devait se rendre à la fête du village. Nous suivons le déroulement de l’enquête mais surtout l’installation d’un spectacle télévisuel mis en scène peu à peu par les télévisions nationales avec la complicité de Lucia, la cousine.

Tout le monde a les yeux rivés sur son écran pour scruter les moindres faits et gestes de la famille, du procureur, des enquêteurs. Ce qui est le cas également de Sandro, le narrateur de l’histoire.

Ce jeune homme, mis au ban du village pour une raison que nous découvrirons au fil du récit était, à une époque, très proche de la famille de Lucia et principalement du Pasquale, le père de celle-ci.

Grâce à sa voix, nous sommes entraînés dans une Italie rurale, magnifique mais ancestrale où les coutumes restent bien ancrées dans le quotidien même chez les plus jeunes. Le suspense est très bien maîtrisé et le lecteur se perd en conjectures pour trouver pourquoi, comment et qui a bien pu faire disparaître Chiara. Mais Giuseppe Santoliquido, ne perd pas son lecteur et son écriture, maîtrisée et très belle, donne à ce roman une très belle couleur.

Une lecture que je vous conseille vivement. Nous recevrons l’auteur le jeudi 30 septembre à 19h30.

Laurence

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Sur quoi repose le monde, Kathleen Dean Moore, Gallmeister

Un coup de cœur de Nadège qui aime les lectures méditatives.

Regarder le monde, c’est regarder les êtres aussi bien que les lieux. On peut ainsi mieux comprendre et mieux les préserver.

Après le merveilleux « Petit traité de philosophie naturelle » dont Nadège vous avait parlé durant le confinement, elle a lu ce nouveau récit de Kathleen Dean Moore qui partage ses méditations sur la beauté du monde avec sagesse et sérénité.

Voici un petit extrait que Nadège m’a lu et qui m’a impressionnée :

« Les parents ne veulent -ils pas le meilleur pour leurs enfants ? Pour leur offrir de grandes maisons, nous détruisons d’anciennes forêts. Pour leur offrir des fruits parfaits, nous contaminons leur nourriture avec des pesticides. Pour leur offrir les dernières technologies, nous transformons des vallées entières en décharges de déchets toxiques. (…) Nous serions prêts à faire n’importe quoi pour nos enfants sauf la seule chose qui soit essentielle, nous arrêter et nous demander : que faisons-et que laissons-nous faire ? (…)

Que diront nos petits-enfants Je crois que je peux : Comment avez-vous pu ne pas savoir ? Quelle autre preuve vous fallait-il pour comprendre que vos vies, vos petites vies confortables, nuiraient autant aux nôtres ?(…) Pensez-vous vraiment qu’elle n’était qu’à vous seulement – cette belle planète ? Vous, qui aimiez vos enfants, pensiez-vous vraiment que nous pourrions vivre sans air pur et sans villes saines ? (…) Et si vous le saviez, comment avez-vous pu ne pas vous en soucier ? (…)

C’est un texte fort mais également poétique dans lequel l’autrice parle de sa relation à la nature au travers de son jardin, de ses promenades avec son compagnon, au temps qui passe également avec l’évocation de son père.

Actes Sud, Policier - thriller, Romans

« Le Nouveau », Keigo Higashino, Actes Sud

« Le nouveau », c’est Kaga, récemment muté au commissariat de Nihonbashi à Tokyo. Il est chargé d’enquêter sur le meurtre de Mitsui Mineko, une femme de quarante-cinq ans retrouvée étranglée dans son studio. Elle aussi était nouvelle dans le quartier.

Si l’intrigue est relativement classique, ce qui fait le charme et l’intérêt de ce roman, c’est d’abord son enquêteur atypique réputé pour son sens de l’observation. S’attachant à de menus détails auxquels personne ne prête attention, il avance étrangement, mais sûrement vers la résolution de l’énigme. Par ailleurs, Kaga s’intéresse autant à l’enquête qu’aux gens qu’il rencontre et fait preuve envers ses interlocuteurs d’une grande humanité, voire d’une délicatesse touchante.

Cette attention à l’humain se révèle également dans la construction du roman, chaque chapitre étant consacré à un personnage lié de près ou de loin à l’affaire, en privilégiant les commerçants du quartier de Nihonbashi. Le lecteur suit Kaga dans ses déambulations, découvre avec lui les petites échoppes, fait connaissance avec les habitants de ce coin de Tokyo. Si le récit semble brouillon au départ et s’il faut s’accrocher pour intégrer tous les noms qui défilent, une géographie finit par se dessiner et les liens se tissent. Chaque chapitre se déploie comme une petite nouvelle – que les personnages réapparaissent ou non, chacun aura droit à la résolution de son mystère – pour s’assembler finalement en un roman cohérent et sensible.

Nadège

Picquier

La papeterie Tsubaki – OGAWA Ito – traduit du japonais pas Myriam Dartois-Ako – Picquier

Après avoir voyagé, Hatoko – surnommée Poppo – rentre chez elle, à Kamakura, pour s’installer dans une ancienne maison traditionnelle, prendre possession de la papeterie que lui a léguée sa grand-mère et devenir à son tour, comme elle l’a appris, écrivaine publique.

Jour après jour, la jeune femme raconte sa vie par le menu : ménage, repas, échanges avec sa voisine, accueil des clients dans le magasin … Surtout, elle parle de l’Aînée, sa grand-mère, de ses travaux d’écriture et des personnes qui lui confient le soin de trouver les mots qui leur manquent.

Au fil de l’histoire, la relation qui la lie à sa grand-mère se dévide comme pelote, le portrait de cette aïeule exigeante, sévère et austère, se nuance peu à peu de teintes plus douces, et la légende « familiale » se détricote … L’auteure tire ainsi le fil de la filiation, interroge l’amour qui ne se dit pas – ou d’une façon détournée et maladroite –, la transmission qui s’impose et la manière dont se trame un destin.

Se déploie aussi, dans ce roman, l’art d’écrire pour les autres, un art fait d’une attention fine, d’un soin extrême et d’une sensibilité vibrante, d’une empathie discrète et d’une clairvoyance prudente, qui se manifestent dans le choix des mots et des tournures, bien sûr, mais aussi dans celui de la couleur de l’encre, de la forme et de la texture du papier, du type d’enveloppe … tout, jusqu’au timbre, doit être signifiant et adéquat – de sorte que les séances d’écriture relèvent presque du rituel.

Et c’est cela – en plus du personnage attachant et touchant – qui réjouit et charme, dans La Papeterie Tsubaki : cette façon de vivre, d’être et de faire, de regarder et de sentir, d’entrer en relation avec les autres … empreinte d’une délicatesse et d’une attention qui rendent à toute chose, grande ou petite, visible ou invisible, sa valeur et son importance. C’est comme si, dans la partition de la vie, aucune note ne devait être négligée, pas même la plus ténue – car elle contribue autant que les autres à l’harmonie et à la mélodie de l’ensemble.

Delphine

littérature belge, Rouergue

Debout dans l’eau – Zoé Derleyn – la brune au Rouergue

Debout dans l’eau est un livre écrit à hauteur d’enfant – d’une profondeur dont on oublie parfois que ces petits êtres sont dotés … La narratrice, abandonnée par sa mère, est une « enfant naturelle » – comme on les appelait à une époque où il n’en existait pas d’artificiels. Depuis ses deux ans, elle vit chez ses grands-parents, dans le Brabant flamand. À onze ans, elle partage ses journées entre le jardin, l’école et la maison où règne sa grand-mère, une femme pudique dont l’affection se manifeste un peu rugueusement. À l’étage gît son grand-père, un homme à l’ancienne, qui ne règne plus, lui, depuis que la maladie l’a pris et alité.

C’est une vie simple et quotidienne que celle de cette enfant : les repas, le soin du potager et du jardin, les promenades, les repas, les jeux plus ou moins doux avec les chiens, la visite quotidienne au vieillard mourant … Et aussi : l’observation passionnée – et rageuse à la fois – de Dirk, un jeune homme venu s’occuper du jardin ; et surtout : les bains dans l’étang.

Ce n’est pourtant pas une vie fade ou monotone : c’est une existence intense que celle de cette enfant qui habite le temps et ses gestes, ses instants et les lieux, d’une présence pleine, d’une curiosité ardente, d’un imaginaire puissant et d’une sensibilité fine et vibrante. Son regard la colore, la nuance, la moire, cette vie sans remous apparent – mais vivante d’une vie insoupçonnée, voilée, comme celle de l’étang – et c’est d’abord lui qui fait l’agrément et la valeur de ce premier roman, comme il fait ceux des heures sans fard.

C’est ensuite ce personnage d’enfant, cette gamine émouvante et étonnante, quelquefois ignorante de ce qui se trame en elle, sous la peau, et qui observe le monde et les adultes, et s’interroge. C’est aussi l’écriture sobre et imagée de Zoé Derleyn, son ton juste, sa façon de dire la matière et la chair du monde – des plantes, des animaux, des gens, de l’étang … C’est enfin sa manière de poser, comme une étoffe douce qu’on ne déplie pas mais dont l’un ou l’autre coin, glissant, se déploie, les sujets de son roman : la maladie et la mort, la filiation, les relations entre une enfant et ses grands-parents, la figure grand-paternelle, l’amour qui ne se dit guère ou manque, le silence et la parole retenue ou empêchée, la solitude, les préludes du désir …

C’est un beau roman que Debout dans l’eau. Un roman qui donne à songer, à rêver, à imaginer. Et un roman qui m’en a rappelé d’autres : l’étang, qui y est presque un personnage, et la relation profonde, sensuelle, curieuse et amoureuse, que la petite fille a noué avec lui, évoquent le magnifique La Comtesse des digues de Marie Gevers, avec Suzanne qui aime passionnément le fleuve, mais aussi Vie et mort d’un étang, pour le rôle que joue dans l’histoire cette eau trouble et miroitante. Pour le point de vue enfantin qui nous ramène au regard enchanté et enchanteur de l’enfance, j’y entendus quelques échos de Guldentop – tous deux de la même auteure, à découvrir si vous ne la connaissez pas !

Actualité et animations, auteur belge

Les vers de l’amitié – Karim Pont – Fawkes éditions

Karim Pont, que nous recevons à la librairie le 11 juin de 17h à 19h30, est un ancien joueur de tennis et une figure gembloutoise connue. Amoureux des mots et auteur d’un livre consacré à ce sport, il vient de faire paraître un recueil de poèmes drolatiques parrainé par Bruno Coppens qui a écrit la quatrième de couverture – un texte qui nous invite à suivre les pas de Karim Pont pour réveiller et révéler les mots.

Ce sont des textes aux prises avec l’actuel et l’aujourd’hui que nous livre Karim Pont. Des textes dans lesquels il pose sur notre monde et nos façons un regard critique et ironique, plein d’humour mais aussi d’acide. Il pointe nos erreurs et nos errances, nos contradictions et nos faiblesses ; il n’épargne rien et parle de tous les sujets, des paradis fiscaux aux régimes, de la libération de la femme aux élections, et même, d’une certaine façon, de la condition humaine.

Surtout, ce sont des textes ludiques, qui jouent avec les mots, leurs sons et leurs sens, où l’on sent l’amusement de l’auteur, une liberté de ton et une vivacité qui réjouissent. 

N’hésitez pas à vous inscrire au 081/600.346 ou à librairieantigone@gmail.com

Littérature étrangère, Picquier

Le goût sucré des pastèques volées – Sheng Keyi – traduit du chinois par Brigitte Duzan et Ji Qiaowei – Picquier

Sheng Keyi est née en 1973 dans un village très pauvre de la campagne chinoise. À vingt et un ans, comme beaucoup de jeunes gens, elle quitte sa terre pour la ville, et devient romancière. Dans Le goût sucré des pastèques volées, elle raconte cette enfance, en précisant, à la fin de son récit, que « ce ne sont que des images sur la solitude et la tristesse de [s]son enfance, des souvenirs strictement personnels sans aucune prétention artistique ».

À part pour la prétention, dont elle est dénuée, il ne faut pas la croire. Non que cette période de sa vie ait été épargné par la tristesse et la solitude : la vie était – est toujours, mais d’une autre façon – rude, dans les campagnes chinoises, et l’écrivaine en a éprouvé les rigueurs et l’âpreté. 

Mais son récit, sans les occulter, sans pêcher par idéalisme – pas plus d’ailleurs que par pathos ou misérabilisme – ne se cantonne pas à ces sentiments sombres, loin de là : il donne aussi à voir, à sentir et à rêver la richesse de cette existence dépourvue d’artifices, fondée certes sur le labeur mais aussi sur une manière dense et profonde d’habiter le monde et de tisser des liens – qui semble perdue …

Il brosse ainsi, à travers une expérience singulière, un tableau de la Chine passée et présente, et souvent, Sheng Keyi se révolte et se désole – et nous avec elle ! – des ravages causés par la modernisation, le capitalisme, le consumérisme et la politique du régime en place : saccage de la faune et de la flore, mais aussi des traditions et des coutumes, de l’esprit et de l’âme. À ce titre, c’est un livre à la fois dépaysant et d’un très grand intérêt – la Chine vue par une Chinoise, et non à travers le prisme déformant d’un regard occidental.

S’y déploie, fragment par fragment, le tissu, inconnu et exotique pour nous, de la vie quotidienne d’une petite fille assez pauvre, dans la Chine de l’époque. C’est avec beaucoup de simplicité et de sobriété que la désormais citadine raconte son enfance, évoque ses joies et ses peines, sur un ton juste et avec une écriture très fluide – que la traduction a rendue telle, en tout cas. On sent aussi, dans ses observations et ses réflexions, une attention fine à toutes les manifestations de la vie et des êtres, ainsi qu’aux choses, et une hauteur d’âme, si je puis dire, qui est vivifiante.

Enfin, il faut dire un mot des dessins qui illustrent le livre, et qui sont l’œuvre de l’auteure. On y retrouve une petite silhouette vêtue de rouge et de vert, accompagnée d’un chien, dans des paysages qui donnent à songer. Leur présence, leur douceur candide, n’est pas le moindre des agréments de ce récit, dont la tonalité est certes nostalgique et mélancolique, mais qui sonne comme une conversation que nous accorderait Sheng Keyi, et qu’on voudrait voir durer un peu plus longtemps.

Delphine

Calmann-Lévy

Intuitio, Laurent Gounelle, Une lecture de Jacquy.

Gounelle, je le connaissais pour divers romans tels que « Et tu trouveras le trésor qui dort en toi », « Le jour où j’ai appris à vivre » ou « le philosophe qui n’était pas sage ».

Dès lors où est la différence avec ce dernier roman ?

Est-ce un thriller ? Ce n’est pas du Thilliez mais le côté scientifique y ressemble par moments. J’ai trouvé, par moments, des ressemblances avec Harlan Coben. Le héros réagit « à la Bolitar » quand il se trouve dans une situation inextricable.

Mais, c’est tout de même un Gounelle.

L’histoire prend-elle plus de place par rapport aux « conseils » ?  Oui, sans doute. Il y a plus d’action, le texte est facile à lire, aéré, beaucoup de dialogues et même des dessins qui aident à comprendre le cheminement de la pensée de Timothy, le héros.

Pour apprécier le roman, il faut se laisser aller et vivre l’histoire et avoir l’esprit large pour admettre que l’intuition (tant pis, je dis le terme) existe et peut se référer au présent mais aussi au passé ou au futur. Si on est cartésien, il faut l’oublier pour croire au remote viewing.

L’histoire est  bien construite et le suspense présent de sorte qu’on quitte difficilement le roman en cours. Quant au remote viewing, on est disposé à le croire ou pas. Et si , à la fin du roman, vous êtes encore sceptique, ce n’est pas grave, vous aurez passé un bon moment, c’est le plus important.

Quelques réflexions lues

–          La pluie apparu soudain…Je jetai un coup d’œil au passant dans son beau costume. Sans parapluie. Je ne pus m’empêcher d’en ressentir une pointe de satisfaction, puis haussai les épaules devant ma mesquinerie dérisoire

–          N’importe quoi ! T’as projeté sur moi ton mode de fonctionnement mon vieux 

–          Être libre, c’est agir sur la base de ses propres choix, pas en réaction à ce que disent ou font les autres

–          L’acceptation de nos défauts nous libère du jugement des autres.

http://commander le livre.

Monsieur Toussaint Louverture, Romans

Anne de Green Gables, Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture

Anne… la Maison aux pignons verts… Je pense que Laurence me parle de ce livre et de sa jeune héroïne depuis que je suis arrivée à la librairie. Monsieur Toussaint Louverture ayant eu la bonne idée de proposer une nouvelle traduction de ce texte dans une magnifique édition, la tentation était grande de m’y plonger. J’ai bien résisté un peu, mais une consœur s’étant jointe au chœur de louanges envers la petite Anne de Green Gables (le titre de l’actuelle version), j’ai évidemment fini par céder. Et quel bonheur ! Si vous n’avez pas encore fait sa connaissance, il est grand temps la rencontrer !

Marilla Cuthbert et son frère Matthew sont un couple de paysans vieillissants. Quand une de leur connaissance se rend à l’orphelinat pour adopter un enfant, ils lui demandent de leur ramener un orphelin : un garçon robuste pour les aider à la ferme. Quelle surprise et quelle déconvenue quand Matthew découvre à la gare une frêle gamine. Et pourtant, il ne faudra qu’un trajet en calèche jusqu’à Green Gables pour que le vieux célibataire effarouché par la gent féminine, et encore plus par les petites filles, ne soit charmé par le babillage incessant de ce drôle de phénomène. Marilla sera plus difficile à convaincre, mais sous ses airs peu accommodants, elle aussi se laissera rapidement attendrir par Anne (avec un E, s’il vous plaît).

Anne pose sur le monde un regard émerveillé, passe des peines les plus profondes aux joies les plus élevées en un quart de seconde, elle accumule les bêtises avec une candeur touchante, elle n’a rien et possède pourtant la plus grande des richesses : une imagination sans limite.

Lire Anne de Green Gables, c’est comme plonger dans un tableau à la craie droit sorti de Mary Poppins, c’est magique, lumineux, réconfortant. D’ailleurs, si ma lecture fut longue dans le temps, c’est sans aucun doute pour avoir le plaisir de faire durer le plaisir de ces joyeux rendez-vous.

Alors, quand viendrez-vous faire connaissance avec Anne ? Elle a tant de choses à vous raconter et tant de joie à vous apporter !

A noter : le tome 2, Anne d’Avonlea est déjà disponible et le tome 3 paraîtra dans quelques mois.

Nadège

Art, Samsa

James Ensor à Bruxelles, Vincent Delannoy, Samsa

Adolescente, je me souviens avoir visité une expo consacrée à Ensor ou la maison de l’artiste à Ostende, je ne sais plus. Une chose est sûre, j’avais été assez impressionnée et marquée par les célèbres représentations de masques. Et ce qui m’a d’abord attirée vers ce livre James Ensor à Bruxelles, c’est cette couverture représentant un tableau tout à fait différent, intitulé Le Lampiste. Quelque chose m’a émue dans ce portrait et donné envie d’en découvrir plus sur ce peintre que je réduisais à ce souvenir d’étranges et sombres carnavals. Et je n’ai pas été déçue : j’ai apprécié cette plongée dans la vie du peintre. Et cela m’a même donné envie de retourner faire un tour à Ostende pour poursuivre ma (re)découverte et/ou de lire une biographie plus générale de l’artiste. James Ensor à Bruxelles est accessible à tout lecteur pour peu qu’il s’intéresse un peu à l’art.

Le jeune James Ensor arrive à Bruxelles en 1877. Âgé de 17 ans, il entre à l’Académie Royale des Beaux-Arts où il étudiera trois ans, alignant les piteux classements en peinture, récoltant des résultats honorables en dessin. Plus tard, il dénigrera l’enseignement de ses maîtres, préférant se déclarer autodidacte (de la même manière, il niera certaines de ses influences). Il sera pourtant soutenu par Jean-François Portaels, directeur de l’Académie, qui rédigera la première recension consacrée au travail de James Ensor dans la revue l’Art Moderne. Plus qu’un lieu d’apprentissage, Bruxelles sera pour Ensor un espace de rencontres (notamment Théo Hannon, poète, critique d’art et directeur de la revue d’avant-garde l’Artiste), d’expositions, d’émulation : il fera partie du groupe des XX, une association d’artistes novateurs qui durera 10 ans. Ensor, quoique séduit par cette initiative d’artistes en marge, finira par se mettre lui-même en marge de la marge lorsque certains de ses membres se laisseront influencer par le peintre pointilliste Seurat : Ensor n’admettant pas que celui-ci lui ait volé la vedette lors d’un salon.

            Sur les questions artistiques, Ensor a des avis tranchés. Par rapport à ses collègues artistes, il n’est pas excessif d’affirmer que les avis d’Ensor sont souvent injustes, partiaux et non dénués d’une certaine intolérance envers tout ce qui ne cadre pas avec ses opinions personnelles. Cette attitude amène Ensor à se brouiller avec des personnes qui, a priori, lui sont favorables et travaillent dans son intérêt. (pp. 54-55)

C’est sans doute l’une des facettes de l’artiste qui m’a le plus marquée lors de cette lecture : ce caractère, semble-t-il imbuvable, qui le pousse à renier tout influence, à garder rancune, voire à retourner ses propres manquements en « cabale envers sa personne », accusant Octave Maus, secrétaire des XX, de refuser des tableaux annoncés pourtant au catalogue de la sixième exposition du groupe :

            Ensor transformera l’absence d’envoi de ses toiles dans les temps en une cabale envers sa personne. James Ensor se complaît à jouer le rôle de la victime christique. (p. 68)

Citant David S. Werman qui compare la figure du peintre à celle de Rimbaud – l’essentiel de sa production datant d’avant 1893 -, Vincent Delannoy parle d’une œuvre basée sur un esprit de revanche jamais tout à fait accomplie.

La dernière partie analyse la question commerciale, exposant la manière dont Ensor tente de placer ses toiles et de les vendre à des particuliers et à des musées. Et s’intéresse à un acteur essentiel dans cette optique : le train. Moyen de transport qui permet à Ensor de relier facilement Ostende et Bruxelles (ou encore Paris et Liège), mais également de faire voyager ses œuvres grâce au système efficace du transport des colis par voie de chemin de fer.

Un ouvrage à recommander pour ceux qui souhaitent en découvrir un peu plus sur le personnage de James Ensor. Un connaisseur n’y apprendra sans doute pas grand chose de neuf, mais un lecteur curieux y trouvera matière à s’instruire et à en désirer plus.

Nadège

Cactus Inébranlable Editions

Nuit. Bruit. Fruit., Timotéo Sergoï, Cactus Inébranlable Éditions

Depuis quelques semaines, je me suis prise de passion pour les recueils d’aphorismes du Cactus Inébranlable. Des p’tits cactus qui aiguillonnent la pensée : s’y piquer, c’est les adopter !

Et quelle joie de voir un dernier-né signé Timotéo Sergoï et intitulé Nuit. Bruit. Fruit.

Ça secoue, ça dégoupille, ça poétise, ça amuse, ça bouscule !

J’ai rencontré l’univers de Timotéo Sergoï durant le premier confinement en lisant Traverser le monde avec un sac de plumes aux belles éditions Murmure des Soirs, un carnet de courts textes, instants de voyage, réflexions sur la vie et la mission d’artiste, rencontres autour du monde. Je suis tombée amoureuse de ses mots, de sa poésie, de son engagement.

J’ai poursuivi avec Apocapitalypse (Territoires de la mémoire), que je vous conseille tout autant.

J’ai cherché ses mots semés en ville à Neufchâteau et à Eghezée. Et c’est avec avidité que je me suis plongée dans ce nouvel opuscule Nuit. Bruit. Fruit. J’y ai retrouvé avec plaisir la verve de l’auteur, son « pessimisme heureux », sa tendresse, son humour et sa poésie, toujours. Qu’il est bon d’être tour à tour surprise, émue, révoltée, enthousiasmée, bousculée.

Bref, lisez Timotéo Sergoï… et frottez-vous aux incontournables éditions du Cactus Inébranlable.

Petit florilège pour vous donner l’eau à la bouche :

  1. Curieux : les grandes nations se font la guerre pour des sources de sachets plastiques.

2. IL vaut mieux, IL fait beau, IL neige. IL va de soi. IL faut. IL pleut. Que fait ce type dans ton jardin ?

3. Artiste, c’est le travail d’une fourmi parmi 7 milliards. A la fois minuscule et essentiel.

4. Ce qu’il y a dans les feuilles de vignes farcies ? C’est Adam qui pourrait nous en parler…

5 La poésie est sans doute une couleur. A première vue, on ne la remarque pas. Mais son absence touche immédiatement. « Il doit y à voir des daltoniens du verbe » se dit-on alors.

A découvrir aussi : un recueil de poésie joliment intitulé Mieux vaut en pleurire qui vient de paraître également, aux éditions Bleu d’encre.

Nadège



La Peuplade

La fille du sculpteur – Tove Jansson – traduit par Catherine Renaud – La Peuplade

Traduit intégralement et édité pour la première fois en français, La fille du sculpteur a été publié en Suède en 1968. C’est le récit d’une enfance inspirée de celle de Tove Jansson, au début du XXe siècle, qui prend la forme d’une série de brefs épisodes peuplés par la famille et les animaux du sculpteur mais aussi par quelques figures étranges – comme Fanny, la vieille dame qui collectionne les cailloux, les coquillages et les animaux morts, allume le feu du sauna et chante pour appeler la pluie, ou « la vieille fille qui avait une idée ». La temporalité y semble brouillée, diluée, flottante, subjective surtout, et pour cause : nous sommes plongés dans le temps vécu par la drôline, un temps qui mêle celui du calendrier et de la vie quotidienne avec celui des histoires et de la vie intérieure, car le narrateur n’est autre que la fille du sculpteur.

Ce choix d’un point de vue enfantin fonde la féérie de ce récit à l’atmosphère surréelle. Le monde de l’enfant est habité : par les humains et leurs animaux, mais aussi par l’ange de la rocaille, la « grosse créature grise » qui rampe sur le port à la brunante, les serpents du tapis … Une forme de pensée magique dote les êtres et les choses de pouvoirs étranges, et les secondes, en sus, d’une vie insoupçonnée. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues et poreuses ; on ne distingue pas clairement ce qui arrive et est perçu de ce qui est imaginé et projeté : les propos « réalistes » et « fantaisistes » sont posés avec autant d’aplomb et de naturel ; la vie et les fables semblent inextricablement entremêlées. Enfin, une attention passionnée, celle de la petite, affirme et restaure la valeur et l’importance foncières de toute chose, de tout ce qui est et se manifeste, jusqu’aux détails et aux phénomènes les plus infimes ou « insignifiants » – selon un point de vue « adulte », s’entend.

Cette vision du monde, à la fois onirique et ancrée dans la chair du monde, fait de La Fille du sculpteur une fantasmagorie qu’on est tout disposé à prendre pour réelle, sous l’influence de l’enfantine et inébranlable foi de la narratrice en ses contes merveilleux, et de l’impression d’évidence qui émane de sa parole vive et simple – si l’on consent à se prêter au jeu … C’est un livre qui suggère que nous avons, par la façon dont nous la regardons, un pouvoir créateur sur notre existence – non sans ambiguïté : il peut sembler que ce soit l’apanage de l’enfance, et on sent une tension entre le regard de l’enfant et celui des adultes… Un livre qui rappelle et atteste, par le charme qu’il diffuse, la nécessité et la puissance des histoires et des mots, pourvoyeurs de sécurité – « Tout le reste est dehors et rien ne peut entrer », le temps d’une histoire, et on peut répéter « un grand mot encore et encore jusqu’à ce qu’on soit en sécurité » – mais aussi et surtout de joie.

En somme, un livre inspirant et réjouissant, qui arrache et déplace, qui fait l’éloge de l’imaginaire et d’une existence vouée à la création et au bonheur, qui enchante tout en invitant à réenchanter notre vie – cela paraît simple, si simple, à le lire …

Delphine

Les impressions nouvelles, Récit

Ce qui reste, de Nicole Malinconi, Les Impressions nouvelles

La rencontre avec un auteur ne se fait pas toujours à la première lecture. J’étais à l’université quand j’ai dû lire Nous deux/Da Solo de Nicole Malinconi. A l’époque, je suis totalement passée à côté. Je serais même bien incapable de me rappeler de quoi parlaient ces textes et je n’avais jamais vraiment envisagé de lire autre chose de cette auteure. Jusqu’à ce hasard, il y a quelques semaines. En déballant un colis, voici que se retrouve entre mes mains sa dernière publication en date : Ce qui reste. Pour quelle raison ai-je feuilleté ce livre ? Mystère. Un appel inconscient, sans doute. Inaudible, mais pressant. J’en ai lu quelques lignes : Dans les maisons de nos grands-parents, il y avait des napperons sur les tables et les dossiers des fauteuils […] des vitres derrière lesquelles le dehors se mettait à gondoler lorsqu’on bougeait la tête […] des crucifix suspendus au-dessus des portes d’entrée, tenant un rameau de buis entre leurs bras […] des piles d’assiettes grandes, profondes et petites, quantités de tasses, plats, saucières et soupières en porcelaine fleurie, l’ensemble nommé beau service, rangé derrière les portes vitrées des armoires des salles à manger comme s’il en avait fait partie. […]

Bref, j’ai lu tout le chapitre. J’ai commandé le livre pour moi. J’ai attendu de m’y plonger pour voyager dans le temps. Bien sûr, je ne fais pas partie de cette génération des enfants de l’après-guerre dont Nicole Malinconi fait le portrait, plutôt des petits-enfants. Mais j’y ai retrouvé un parfum connu d’une époque révolue et touché du bout des doigts de la petite enfance : les très fines épluchures de pommes de terre, les fers qui portaient bien leur nom sur les étagères, les vieux draps, les prières.

Nicole Malinconi raconte l’histoire de ces enfants nés juste après la guerre, jusqu’en 1969. Les rôles bien définis du père et de la mère, l’aura du Maître (d’école), les Vacances des enfants, les Congés payés des pères ; les secrets de famille bien gardés dont des bribes finissent toujours par échapper, mais jamais le fin mot ; les rêves de salle de bain, d’automobile, de télévision, de téléphone : On disait, c’est le progrès ; le bruit courait qu’on ne l’arrêterait pas.

Les croyances, les habitudes, les coutumes, les expressions (savoureux chapitre 20). Tout y passe, de manière presque anthropologique, mais toujours avec délicatesse. L’écriture est simple et élégante. On savoure ce court récit d’à peine 125 pages avec la sensation d’une tendre traversée des années.

Nadège

Folio

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Folio

Pense aux pierres sous tes pas : cette injonction singulière, presque bizarre – on n’y pense guère, sauf à trébucher ou à les sentir meurtrir nos pieds – en dit beaucoup sur l’esprit du roman, et le ton est donné dès la première page : « On n’en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. » On renchérit volontiers, en 2021 …

C’est un roman plein de verdeur et de vigueur qui est annoncé là, un roman où l’on n’a peur ni des mots ni des choses, où l’on s’affirme et revendique. Promesse tenue, qu’il s’agisse des personnages, de l’intrigue ou de la langue.

Antoine Wauters nous raconte l’histoire de deux jumeaux, Marcio et Leonora, la narratrice – en alternance avec des passages relatés par son frère. Ils vivent dans une ferme, dans un pays jamais nommé, toujours sous le joug d’un dictateur et d’ambitions modernisantes et qui ressemble à l’Italie. Leurs parents sont pauvres et la vie est rude – mais pas autant que leur père. C’est une vie vouée au travail et vouant la vie de l’esprit et du cœur aux marges sombres et aux limbes. D’ailleurs, en fait de marges obscures et de père, celui-ci est, à l’égard de celles-là, clairvoyant : il a toujours soupçonné quelque trouble entre ses enfants, et c’est bien le trouble qui se fomente en eux, entre eux, et qui provoquera l’ire du père et leur séparation. La narratrice, qui a le feu au ventre, comme le montrera la suite de l’histoire, est envoyée chez Zio Pepino, et Marcio reste avec leurs parents – jusqu’à ce qu’il décide de s’en aller pour retrouver sa sœur …

On lit ainsi le récit de leur adolescence, ardente pour Leo, ardue pour Marcio. Puis le livre prend, peu à peu, une autre tournure : ce qui se fomente aussi, sur un autre plan, c’est, après un durcissement du régime, la révolte et le rêve d’une autre vie, d’un autre monde.

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui prend – là, dans le ventre. On est happé par la fougue et la rage de la narratrice, par la violence, par le désir et les pulsions qui sourdent et éclatent, par les questions et les événements politiques, aussi – la critique du travail et du profit comme seuls horizons, et un grand grabuge qui donne à penser … On est emporté aussi par « cette langue qui n’[est] pas autre chose qu’un chant », une langue du refus et de la tête haute, qui amplifie et approfondit la vie. Il y règne aussi une allègre amoralité, un appétit féroce de vie et de liberté, une ardeur inextinguible, quelque chose de révolté et de foutraque qui réjouit tripes et cœur. À lire !

Delphine

auteur belge, littérature belge, Prix Rossel, Weyrich

La Confiture de morts, Catherine Barreau, Weyrich, Prix Rossel 2020

« La vie avec Papa était simple et le monde compliqué. Je suis seule et coincée ici depuis six semaines, une promesse me pique la gorge et je ne sais pas comment la tenir. Ils ont dit qu’on a demandé à me voir. J’ai refusé. Trop compliqué. Il faut que je parte, que j’aille à Mortepire. Me souvenir, rêver. » p 55

Véra Bayard, fille de l’avocat Renaud Bayard, refuse de retourner à Mortepire depuis qu’elle a 15 ans. Ce hameau, non loin de Bertrix, appartient à la famille depuis la nuit des temps ou plutôt, ils appartiennent au hameau. Ils ont résisté, ils sont entourés de légendes et provoquent la peur à ceux qui n’y vivent pas et rejettent ceux qui ont eu l’audace de le quitter.

Prix Rossel 2020

Le ‘Pa, immortalisé au milieu des siens sur une photo ancienne à l’entrée de la Grande Maison, est l’aïeul qui a tout dirigé, les bêtes, les femmes, les hommes souvent par la violence. Il impressionne Véra malgré les années qui les séparent. Cette fille sauvage, baignée de littérature, inadaptée à la la vie urbaine qu’elle mène à Namur où elle et son père se sont réfugiés devra pourtant bien tenir la promesse qu’elle a faite à son père de retourner à Mortepire à sa majorité.

L’histoire de la jeune fille et de cette famille hors du commun est lisse et rugueuse à la fois comme ces pierres de schiste que l’on trouve dans cette région sombre et humide. Mais il arrive aussi que des éclaircies illuminent tout à coup la vallée et pénètre au plus profond des sapinières, que même la mort produise les plus beaux fruits. Alors la vie peut reprendre ou suivre son cours.

Ce roman onirique qui sent bon l’humus, les fruits mûrs, le terroir et ses légendes est un beau roman d’apprentissage, une ode à la liberté. La Confiture de morts, un roman envoûtant qu’on ne lâche pas avant la fin.

Laurence

philosophie

Eloge de l’insécurité – Alan W. Watts – Payot

Nous vivons des temps incertains – tous les temps sont incertains. Cette insécurité, cette incertitude, nous inquiète plus ou moins, nous angoisse parfois … Il faut pourtant vivre avec elle, et c’est ce à quoi nous invite l’essai, daté – 1951 – mais toujours actuel, d’Alan W. Watts.

Quand j’écris avec, ce n’est pas le avec de « il faut faire avec », c’est-à-dire malgré, faute de ou en attendant mieux. C’est un avec de partenariat, d’alliance, d’étreinte.

Car une des premières choses que nous rappelle Watts est un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas et n’a jamais existé – en tout cas, pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards ou nos espoirs pusillanimes. C’est une évidence, mais la peur que nous inspire l’insécurité a une vicieuse tendance à nous affubler d’œillères, voire à nous rendre aveugles. Si la sécurité une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement, la transformation – en un mot : l’insécurité.   

Un autre rappel, peut-être moins inquiétant mais un tantinet contrariant, est la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et que nous nous sentons en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on fonce dedans, c’est connu. Et facile à dire … mais il faut bien commencer par le dire.

Watts formule aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que nous voulons croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave – tout en nous « sécurisant » ; l’autre nous propulse – mais dans l’inconnu.

Le philosophe pointe aussi l’une des principales causes de notre quête aussi éperdue que vaine de sécurité, et de notre sentiment d’insécurité. À savoir une division délétère entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présents à ce qui se passe et d’en embrasser le mouvement, le flux, en toute insécurité.

Il y aurait bien davantage à dire, mais je m’arrête là. J’ajouterai seulement que c’est un essai passionnant et édifiant, qui interroge et donne à penser, à sentir, à agir – qui aide à vivre.

Delphine

Biophilia, Corti

Christine van Acker – La bête a bon dos – Corti

Saviez-vous que la sauterelle – à qui l’expression les plaisirs de la chair doit paraître bien incongrue – se retrouve, après le passage du mâle, avec une poche de sperme sur les mandibules, et qu’elle doit ensuite s’échiner, quelques heures durant, à la percer, avant de se féconder elle-même et d’enfouir ses œufs dans le sol ? La femme est l’avenir … Qu’un dénommé Tardigrade, qui se présente sous la forme singulière d’un « sac d’aspirateur muni d’un groin », peut rester en état de cryptobiose pendant trente ans ? Que la sagacité des corneilles leur permet de profiter du passage des voitures pour casser des noix dont elles peuvent ensuite se régaler sans coup férir ?

C’est ce que vous apprendrez – entre autres – en lisant le livre de Christine Van Acker, quatorzième volume d’une collection qui se voue à mettre en scène le vivant sous les éclairages les plus divers, qu’ils soient scientifiques ou littéraires.

La Bête a bon dos est un recueil de brèves chroniques dont chacune décrit, avec les détails que fournissent l’observation patiente et la recherche minutieuse, la vie et les mœurs d’un animal ou d’une espèce, de l’eucaryote à un « spécimen rare » – le mauvais sujet … devinez lequel ! – en passant par l’écureuil et le ver de terre. Dans ce bestiaire truffé de digressions enjouées et jamais importunes, Christine Van Acker allie la précision et la rigueur de l’érudition à un humour malicieux, sans jamais tomber dans la pédanterie, la lourdeur ou le didactisme. Elle évite aussi les écueils qui, à ce qu’il semble, menacent tout qui se met, surtout hors d’un cadre scientifique, à parler des animaux : anthropomorphisme, niaiserie, angélisme et gâtisme – point n’est besoin, pour parler des – ou aux – bêtes, de bêtifier. On ne sent pas non plus, dans le ton de l’auteure, de relents idéologiques : toute verte que soit celle à laquelle on pense, elle n’est pas plus blanche qu’une autre, et c’est un esprit léger, fin et nuancé, sans dogmatisme, que celui qui anime ces pages.

Il en résulte un ouvrage du plus vif intérêt, que nourrissent aussi bien le propos de l’auteure que les nombreuses citations qu’elle égrène tout au long de cette promenade buissonnière dans le règne animal – on y croise Colette, Renard, Fabre, …

Ces histoires naturelles invitent à en lire d’autres – la collection Biophilia, d’ailleurs, compte une quinzaine de titres – et surtout à prendre le temps de regarder les bêtes, en portant sur elles un regard curieux et, s’il se peut, naïf, disposé à l’étonnement perpétuel et aux ravissements renouvelés.    

Delphine

                                                                                                                                         

Noir sur Blanc

Ce matin-là – Gaëlle Josse – Noir sur Blanc

Un matin, Clara ne peut plus, n’en peut mais. À l’instar de sa voiture qui ne démarre pas et dont la panne agit comme un révélateur de son état, ou un catalyseur de sa chute, elle s’écroule. Pourquoi ce matin-là et pas un autre, pas le précédent ou le suivant, on l’ignore, et là n’est pas la question. Ça arrive.

S’ensuivent un jour sans travail, une consultation chez le médecin, un arrêt de travail qui se prolonge, un séjour chez sa meilleure amie, la recherche de quelqu’un à aller voir, quelques signes çà et là, comme autant de phares falots mais têtus le long d’une côte lointaine à rejoindre – une femme allumant un cierge dans une église, et priant, un étal de tulipes, le titre d’un roman, … Jusqu’à ce que, comme dans les livres de développement personnel mais aussi dans la vraie vie, ce burn-out devienne une chance et une renaissance.

C’est un roman dans l’air du temps que Ce matin-là : un livre-témoin et miroir, peut-être un livre-révélateur ou catalyseur, selon le lecteur, et un livre-manifeste – pour une vie « neuve, régénérée ». Il est emblématique de notre époque, de ce que le travail tel qu’il est conçu, organisé et vécu nous inflige – pression oppressante, responsabilités accablantes, invasion de la vie privée, âpre concurrence entre collègues, vexations et mépris de la hiérarchie, perte de sens…  La détresse de Clara est celle de beaucoup d’entre nous, et le chemin qu’elle emprunte vers une nouvelle vie est un possible parmi d’autres – le plus réjouissant. C’est connu, hélas trop connu, mais sans doute pas encore assez …  D’où l’importance de le redire – surtout si c’est à la manière de Gaëlle Josse.

Cette façon, qu’on connaît et qu’on aime, c’est d’abord une écriture d’une fluidité sans heurt, qui nous emporte dans son flux. Des mots justes pour dire l’errance et les souffrances de Clara, sans emphase ni euphémisme. De la finesse, de l’acuité et de la précision pour décrire les paysages, la sismographie et la météorologie intérieures de la jeune femme, au plus près de leurs mouvements et tremblements, jusqu’aux les plus infimes : par son art de la nuance, Gaëlle Josse leur rend, ainsi qu’aux détails souvent négligés, leur importance et leur puissance. On sent dans ses livres une attention à chacun des menus fils dont l’étoffe de l’existence est tramée, et ce regard, qui atteste de leur valeur à chacun, est précieux. Il se manifeste notamment par des développements et des énumérations dont chaque élément exprime une facette de la chose évoquée ou décrite – ainsi, Clara « se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerceau que tout va bien », et « le  temps, naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse, qu’il faut grignoter, éroder, minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie. C’est une façon de sonder puis de déployer les couches du réel, dans sa complexité et sa diversité, de nous y immerger et de nous mener à son cœur. Ainsi le sens se tisse et se nuance point par point.

Il faut noter aussi, dans la composition, les couplets de la vieille ronde Nous n’irons plus au bois, fredons en sourdine dont la présence énigmatique scande l’histoire, crée un contrepoint et ouvre une faille vers on ne sait quel ailleurs

Ainsi, on lit Ce matin-là avec émotion et empathie, en se laissant pénétrer par les mots de l’auteure. Les menus événements qui composent cette histoire, les faits et gestes des personnages, ne s’inscriront peut-être pas dans notre mémoire, mais il en restera un reflet, une fragrance, une « légère teinture de l’âme », pour reprendre l’expression de Christian Bobin (Une petite robe de fête).

Delphine

Picquier

L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe – Picquier

« Encore une histoire de sorcières », direz-vous peut-être …  Oui, mais celle-ci n’a ni chapeau ni balai, ne finit ni pourchassée ni brûlée, et ne prononce aucune formule magique – quoi qu’une aura un peu magique l’environne.

L’été de la sorcière est une histoire de transmission et de filiation, entre une grand-mère et sa petite-fille. La première, d’origine anglaise mais acclimatée à son pays d’adoption, le Japon, est une sorcière – de celles qui connaissent les plantes et les bêtes, les remèdes aux maux du corps et du cœur ; de celles qui ont « quelque chose d’insondable, un côté mystérieux et impénétrable » et un don de clairvoyance. La seconde, Mai, est une enfant fragile dotée d’une sensibilité extrêmement fine. Un jour, pétrie d’angoisse, elle refuse de retourner à l’école, qui est devenue pour elle un « lieu de souffrance ». Désemparée, sa mère la confie à sa grand-mère. La vieille dame, que la petite adore, lui dispensera pendant son séjour une éducation particulière.

C’est une histoire très simple, écrite – en tout cas traduite – dans un style sobre et fluide. Elle est racontée à travers le regard de Mai enfant, au moment de sa retraite chez « la Sorcière de l’Ouest », puis jeune fille, deux ans plus tard, et ce point de vue imprègne le récit d’une candeur et d’une fougue juvéniles qui charment et réjouissent. Rien n’est plus banal, en apparence, que le séjour d’une enfant chez sa grand-mère, et que la vie qu’elles mènent ensemble, rythmée par les repas et les tâches domestiques, les soins aux poules et au jardin. Il semblerait presque que rien ne se passe, dans cette existence très ordinaire …

Or pour Mai, ces quelques semaines ont valeur d’initiation : elle ne sera plus tout à fait la même, après. Sa grand-mère lui inculque quelques connaissances qui étaient autrefois celles des sorcières mais aussi, dans une moindre mesure, du commun, et que la modernité a occultées et condamnées. Elle lui transmet des préceptes pour acquérir discipline, force et liberté d’esprit, pour prendre ses propres décisions. L’enfant fait aussi l’expérience transformatrice d’investir un lieu à soi – un petit bosquet de bambou qui sera son refuge – et d’une relation d’ordre mystique à la nature – c’est un lieu commun, que ce rapport à la nature, dès qu’il est question de sorcière, mais il est d’une belle et nécessaire communauté, et même communion. Enfin, la vieille dame, et l’auteure à travers elle, rendent aux choses et à la vie ordinaires, par leur manière de les regarder et de les accomplir, leur densité et un reflet moiré qui confine au mystère et à une forme de sacré – ce qui est encore une éducation, de celles qui élèvent, dans le beau sens du terme.

En outre, sous des dehors qui peuvent paraître anodins, L’été de la sorcière est un roman qui pose des questions intéressantes sur la singularité et la solitude, la liberté et l’indépendance, les relations complexes entre les mères et leurs filles, et qui brosse le portrait d’une femme au caractère altier et généreux, sagace et têtu, qui ne s’en laisse ni conter ni dicter – une grand-mère rêvée, dirais-je.

En somme, c’est un livre limpide et lumineux qui égaie, réconforte et laisse songeuse.

Delphine

Livre de poche

Toute passion abolie, Vita Sackville-West, Livre de Poche

« Voyez-vous, Carrie, j’entends devenir complètement égoïste, comment dire, m’immerger dans mon grand âge.« 

Henry Lyulph Holland, « chevalier de l’ordre de la Jarretière, grand-croix de l’ordre du Bain, grand commandeur de l’Etoile des Indes, grand commandeur de l’ordre de l’Empire des Indes, etc.« , vient de s’éteindre. A son chevet, sa veuve l’observe. On pourrait la croire anéantie devant la dépouille du compagnon d’une vie. Or ce sont bien d’autres pensées qui traversent l’esprit de lady Slane. Alors que ses enfants discutent de l’avenir de leur mère, celle-ci entrevoit la concrétisation d’un rêve qui lui a échappé durant de des décennies : vivre par et pour elle-même.

Ainsi à la stupéfaction de ses enfants, lady Slane décide de s’installer avec sa fidèle servante, Genoux, dans une petite maison de Hampstead. Là, elle se remémore sa jeunesse, ses rêves de jeune fille aventureuse, sa rencontre avec le brillant Holland voué à la Carrière, le carcan du mariage et de la maternité, jusqu’au bonheur d’être enfin maîtresse de sa vie. A un âge avancé, certes, mais délestée des obligations dues aux fonctions de son mari, libérée de la charge d’être une mère exemplaire, refusant ses rôles de grand-mère et d’arrière-grand-mère, jouissant de la joie de se lier d’amitié avec des compagnons qui lui correspondent.

Attachante, inspirante, pleine d’humour, lady Slane séduit par sa volonté implacable de vivre le temps qui lui reste comme elle l’entend. Un régal de lecture !

Nadège

Julliard, littérature française, Romans

Le dernier enfant, Philippe Besson, Julliard

« Elle le détaille alors qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un hoquet, un sanglot : c’est la dernière fois qu’il apparaît ainsi, c’est le dernier matin. Et immanquablement, elle renvoyée à tous les matins qui ont précédés, ceux des balbutiements et ceux de l’affirmation… »

Théo 18 ans, part s’installer dans un studio à 40km de la maison familiale pour commencer ses études supérieures. C’est dimanche matin, et Anne-Marie, sa maman, va vivre la journée, sans doute, la plus éprouvante de sa vie. Tout au long de cette journée, nous serons dans ses pensées, ses émotions, ses réflexions sur les petits riens du quotidien qui seront les dernières fois en famille car le petit dernier quitte le nid.

D’autres personnages gravitent autour de ces deux-là, Patrick d’abord, mari et père, un peu bourru mais bienveillant et sans doute, bien plus touché qu’il ne veut le montrer à sa femme et son fils.

La voisine, Françoise, qui essaie de consoler son amie mais dont les platitudes ne font qu’accentuer la douleur.

Tout l’art de Philippe Besson est de sonder l’âme de cette mère de famille et d’en faire un modèle touchant de vérité. Il a bien compris combien il est difficile pour une mère de se retrouver démunie quand toute sa vie a tourné autour de ses enfants et que désormais, ceux-ci n’ont plus besoin d’elle.

La Peuplade, Romans

La garçonnière – Mylène Bouchard – La Peuplade

« Mais il n’y a dans le monde que des choses gâchées, au milieu d’une magnificence impossible à saisir », écrit André Dhôtel dans Les rues dans l’aurore). L’amour impossible que raconte Mylène Bouchard dans ce très beau roman en es une – de chose gâchée, et tout à la fois de magnificence insaisissable.

Mara et Hubert se rencontrent à Montréal. C’est un coup de foudre, d’un genre particulier : un instant qui révèle et engendre une évidence, une reconnaissance, une nécessité, et qui se situe sur un autre plan que l’amour ou l’amitié entendus dans un sens commun et restreint. Pendant quelques années de fraternité amoureuse, ils vivront côte à côte, complices et intimement liés, d’abord par l’esprit et le cœur, puis par le corps, mais jamais ensemble, comme s’ils restaient à la lisière de l’amour …

Si cet amour est impossible, ce n’est pas pour les raisons habituelles – familles ennemies, milieux sociaux différents, éloignement géographique … – mais pour des motifs qui, sans être pleinement élucidés – Mylène Bouchard évite l’analyse, psychologique ou sociologique – rappellent, dans ce qu’on peut en saisir, certaines réflexions contemporaines sur l’amour : une incapacité, un refus, chez Mara, de choisir et d’inclure – au sens fort : clore, dans – Hubert, c’est-à-dire de renoncer et d’exclure les autres hommes, les autres possibles. Chez Hubert, des maladresses, des débordements épistolaires, des lubies. Peut-être aussi que cette « incomplétude bête » était « fatidique parce que ».

Tout au long du roman, Mylène Bouchard interroge les complexités, les paradoxes et les fluctuances de cet amour-là – de toutes les amours – ; les frontières poreuses et floues entre l’amour et l’amitié, et les définitions tout aussi vagues de l’un et de l’autre. Elle le fait à travers les points de vue de trois narrateurs : tantôt Mara, tantôt Hubert, tantôt un narrateur extérieur, et l’ensemble, empreint de nuance et de finesse, reste sans réponse ni conclusion – sans doute parce qu’il n’y en a pas. Je ne sais s’il s’agit là d’une manière originale de dire l’amour – peut-être le sont-elles toutes, ou aucune – mais c’est une façon qui sonne juste, qui émeut et passionne autant qu’elle questionne et donne à penser.

La structure du roman, quant à elle, est singulière sans conteste : entre le prologue et l’épilogue, deux parties inégales divisées en chapitres : neuf pour la première, trois pour la seconde – peut-être parce qu’alors les jeux sont faits. Cette structure installe des rythmes changeants, par une alternance entre des passages denses et d’autres clairsemés, entre des pages remplies et d’autres presque vides, comme pour figurer à la fois la densité de ce drôle d’amour et les non-dits, les silences, les espaces et les béances entre les amants – et peut-être aussi les pages de leur histoire qu’ils auraient pu ou dû écrire, mais qui sont restées vierges. Le rythme varie enfin au gré des phrases, tantôt très courtes, tantôt plus longues, avec çà et là des moments de saturation, presque de vertige. 

Cette manière d’investir et d’aménager l’espace du livre manifeste l’importance que la géographie, le territoire et les trajectoires prennent dans cette histoire, que ce soit à travers l’ancrage des protagonistes dans une terre natale qu’ils n’auront de cesse de quitter et de retrouver, tant elle est profondément inscrite en eux, leur rêve d’un chemin de fer qui relierait leurs régions, ou encore la garçonnière, ce lieu qui matérialise à la fois l’acmé et l’impossibilité de leur amour, son inaccomplissement : une petite cellule cubique en bord de mer, à Maameltein, près de Beyrouth, où les amants passent quelques jours d’amour fou, comme si cet amour – l’amour ? – ne pouvait se vivre que dans un lieu qui tient de la cabane, un lieu, et un temps, clos et hors le monde …

C’est un roman plein de force et d’ardeur – et de tristesse aussi. Cela tient à l’histoire mais aussi à l’écriture de Mylène Bouchard. Sa sobriété, où l’on sent un travail d’épure, donne une ampleur retenue, une puissance contenue, aux mots des narrateurs, en particulier dans l’expression des sentiments et des émotions, plus intenses et poignants de n’être pas emphatiques. Son style, par moments presque télégraphique, a quelque chose de brut, de péremptoire : ce qui est et ce qui a eu lieu est énoncé tel quel, sans détour ni atour. Certaines notations, pointillistes, sont comme des métonymies inversées : ces mots et fragments de phrases, isolés en liste, ont une grande puissance évocatoire et portent en eux, replié dans leurs syllabes, aussi bien tout ce qui a été que ce qui n’a pas été et ne sera jamais, et qui suggère que « Les amours impossibles existent pour enseigner l’amour. Pour bien aimer, il faut parfois apprendre comment ne pas aimer. »

L'iconoclaste, littérature française, Romans

Liv Maria, de Julia Kerninon, éd. L’iconoclaste

Sorti en septembre 2020, je m’étais promise de lire ce roman mais je n’en avais pas encore eu le temps. Voilà qui est fait et je ne le regrette pas. J’étais certaine de sa qualité pour avoir eu l’occasion d’écouteur l’autrice en parler lors d’un visio-conférence en août. Mais pour certains livres, il est difficile cependant de convaincre le chaland quand on n’a pas eu l’occasion de les lire.

Maintenant je pourrai, en toute connaissance de cause, dire que ce livre est puissant comme le personnage central du roman, Liv Maria.

La question qui traverse cette histoire est « Qui sommes-nous exactement ? » L’enfant de nos parents et de leur histoire respective avec toutes les conséquences que cela peut avoir, surtout s’il y a des non-dits. Puis la somme de toutes nos expériences de vie avec les autres, amoureux, oncles, tantes, amis. Toutes ces expériences nous conditionnent et quoi qu’il arrive, que l’on y pense ou qu’on les enfouisse, elles peuvent nous hanter ou remonter à la surface sans crier gare.

Quand elle rencontre son mari, Liv Maria a déjà eu mille vies, a voyagé mais surtout a vécu une histoire d’amour fondamentale à la sortie de l’adolescence qui l’a façonnée même si elle n’y pense plus très souvent.

Cette femme forte s’est aussi construite grâce à l’amour de ses parents trop tôt disparus; le père lui a donné l’amour de la littérature et le don des langues, la mère lui a donné une force mentale incroyable. Et tout cela tout à coup est au bord de l’effondrement, parce que les secrets ne sont jamais facile à porter.

Un roman magnifique, envoûtant, à l’écriture simple mais tellement juste.

Laurence

Folio, Littérature étrangère

Ásta – Jón Kalman Stefánsson – trad. Eric Boury – Folio

Ásta, mais aussi Helga et Sigvaldi, Jósef, … : des êtres comme nous, orant et errant, dont Stefánsson raconte les vies bancales et un peu ratées, les espoirs éteints et perdus, les amours ardentes et brisées – ou manquées.

Comme sa mère Helga, qui n’est pas immunisée contre la routine et à qui, à l’instar de Margrét, il tarde tant de vivre, Ásta, née au début des années 1950 et baptisée d’après une héroïne de roman, a le rêve plus grand que la vie. Elle est « né[e] sous le signe infâme de l’amour » – pour reprendre les mots d’Hélène Picard, une poétesse oubliée que chérissait Colette – puisque son prénom, à une lettre près, signifie ce à quoi, comme sa mère, elle échoue, ce qu’elle semble souvent chercher là où il ne se trouve pas, ce qu’elle souille et gâche tout en le vénérant : l’amour.


On la suit, cette âme fêlée, de l’enfance à l’âge adulte, de l’Islande à Vienne, dans un récit qui pourra peut-être, parce qu’il entremêle les époques, passe d’un personnage à un autre, d’une histoire à une autre – y compris celle du narrateur – et est scandé par des lettres d’Ásta à un amour perdu, sembler décousu – mais n’est-ce pas le cas de toute vie, ou de toute histoire ? Et n’est-ce pas ainsi, par tours et détours, aller et retours, que se trame la mémoire, que se tissent et se détissent nos souvenirs, que marche le Temps ? C’est en tout cas ce que suggère l’auteur, pour qui « il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire ».

Stefánsson nous parle ici encore de l’impossibilité d’aimer – et de ne pas aimer – et nous dit combien il est ardu de vivre, surtout « quand aucun chemin ne mène hors du monde », « qu’un seul et même chemin mène au désespoir et au bonheur » et que la vie semble s’ingénier à nier nos désirs, à contrarier nos aspirations. Comme dans Les poissons n’ont pas de pieds ou Entre ciel et terre, le narrateur émaille son récit de considérations à la fois péremptoires et désinvoltes, graves et légères, qui peuvent sembler banales mais sont justes et témoigne d’un certain regard sur l’existence et les hommes, à la fois tendre et aiguisé, attentif aux choses infimes et d’une sensibilité vive et subtile : « Une nation qui a perdu sa langue pourrait tout aussi bien s’exiler sur la lune ! », « Certains mots portent en eux un séjour en enfer » …

Ces thèmes, ce ton et un style plein de viridité dotent les récits de Stefánsson d’un charme puissant que son âpre lucidité, qui n’est pas exactement, ou pas seulement, du pessimisme, ne ternit pas le moins du monde – au contraire : même si « elle est assez longue et laide comme ça, l’aventure de la vie », il nous rappelle aussi, livre après livre, qu’« il est délicieux d’exister » – et qu’il est au moins aussi délicieux de le lire.

Delphine

Actes Sud

La beauté des jours – Claudie Gallay – Babel

Jeanne mène une vie aux apparences modestes et conventionnelles : mariée, elle est mère de deux jeunes filles qui s’éloignent peu à peu du foyer. Ses journées s’écoulent paisiblement, entre son travail à la poste, ses séances de natation, ses soirées et ses fins de semaine avec son mari et ses filles ou dans sa famille de petits agriculteurs. Rien que de très « banal », rien que de très « normal » : Jeanne, c’est vous, c’est moi, c’est une Madame Tout Le Monde parmi d’autres, et on pourrait croire qu’il n’y a rien à écrire sur elle.

Rien n’est plus faux : cette femme à la sensibilité vive et fine nourrit une passion pour l’artiste-performeuse Marina Abramović, qui la fascine parce qu’elle embrasse tout ce qui la terrifie et qu’elle est animée d’une ardeur et d’une audace folles – toutes choses qui lui sont étrangères, à elle, Jeanne la douce, la calme, la discrète, la candide. « Ce que vous faites me console de moi », lui écrit-elle dans une lettre. Cette dilection ouvre en elle et dans son existence un espace inconnu, en friche, sauvage – à explorer.

Jeanne aime aussi la mer et les arbres, suivre des inconnus dans la rue pour les observer à la dérobée et « les retards. L’imprévisible qui surgit dans la vie. Pas dans la sienne. Dans la vie des autres » – mais cette fois, c’est dans la sienne qu’il surgit, en la personne de Martin, son premier amour, dont la réapparition inopinée colorera son existence de teintes nouvelles – pas forcément celles qu’on imagine d’abord.

La beauté des jours est un roman sur la non-banalité des existences « banales », qui montre comment une vie ordinaire peut être enluminée et nuancée, approfondie et épaissie, pour peu qu’on s’en donne la peine – ou plutôt la joie ! Les détails et les choses les plus simples, les plus humbles, y prennent sous le regard attentif de Jeanne et de l’auteure un relief et un éclat dont on pourrait les croire dépourvues – parce qu’on ne sait pas regarder … C’est un roman qui illustre les pouvoirs de l’art, sa nécessité même, si l’on aspire à une vie haute et dense, une vie qui ne soit pas bornée et plafonnée, rangée et étiquetée, étriquée et asséchée.

C’est aussi une histoire de transformation, d’éclosion et d’épanouissement : le travail et la personnalité de Marina Abramović fermentent en Jeanne, et décantent, tout comme ce que réveillent ses retrouvailles avec Martin. Peu à peu, elle fait peau et âme neuves, sans changer pour autant, en restant Jeanne, dans la beauté renouvelée des jours.

En un mot, c’est un roman lumineux, écrit dans une langue d’une grande sobriété, simple et claire, vive et juste, qui réjouit et vivifie.

Delphine

Armel Job, auteur belge, Robert Laffont

Sa dernière chance, Armel Job, Robert Laffont

Elise a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur, gynécologue de renom, depuis le départ du père à l’adolescence. Marie-Rose l’a protégée, guidée, prise sous son aile et mise à son service pour élever ses quatre enfants après une erreur professionnelle durant sa courte carrière d’infirmière. Devenue la gouvernante de la famille, Marie-Rose et Edouard, le mari, ont pu en toute tranquillité faire carrière. Les enfants l’adorent car elle est leur vraie mère, elle a son petit studio dans la grande maison, elle ne peut donc qu’être heureuse dans cette vie bien rangée et calme.

Oui mais, car il y a un mais, Elise, une jour n’est pas là pour le goûter des enfants, puis elle annonce qu’elle part en croisière sur le Rhin quelques jours avec un homme rencontré sur un site catholique.

Et c’est évidemment toute la vie familiale bien huilée qui déraille.

Armel Job a l’art de dresser des portraits haut en couleur et de faire évoluer ses personnages dans des histoires bien ficelées. Qui manipule qui ? Jusqu’où iront le mari, le chanoine , personnage magnifiquement croqué, la sœur et même Elise pour arriver leurs fins. La tension monte et le lecteur, qui au début peut se sentir un peu en retrait, se prend au jeu et l’envie de savoir le fin mot de l’histoire ne le quitte plus.

Il faut dire que l’écriture teintée d’humour d’Armel Job est toujours aussi efficace.

En conclusion, c’est un bon moment de lecture qui permet de s’évader en cette période morose.

Laurence

Folio

Des trottoirs et des fleurs – André Dhôtel – Folio

Il semble qu’on ait oublié André Dhôtel … Il est certain qu’on a tort ! Il a écrit une quarantaine de romans, des nouvelles et des poèmes. Tous sont désuets, inactuels et intemporels à la fois, et dotés d’un charme subtil mais puissant. La plupart sont épuisés, mais il en reste quelques-uns qu’on peut encore se procurer, dont Des trottoirs et des fleurs.

Léopold et Cyrille sont, comme la plupart des personnages de cet écrivain, des propres à rien. L’un est féru de peinture et l’autre de littérature ; tous deux passent pour des artistes en devenir, parce qu’ils ne sont pas dépourvus de talent. Or ce sont des rêveurs, qui ne se soucient pas de travailler mais d’errer en quête d’on ne sait quoi – miracle ou merveille. Ils se passionnent pour des riens, pour des combinaisons bancales vouées à l’échec, et pour deux jeunes filles : Clarisse et Pulchérie. L’une et l’autre sont intraitables et sauvages, impulsives et imprévisibles – comme beaucoup de jeunes filles chez Dhôtel – et en même temps sages et soucieuses de s’installer. Un mariage a lieu entre Pulchérie et Léopold, mais l’affaire tourne mal et le jeune homme est mis à la porte comme un malpropre. Son tort est de ne pas se mettre sérieusement au travail. Ces dissonances n’empêchent pas l’amour – peut-être l’attisent-elles : ils se savent, se sentent, indissociablement liés, envers, contre et malgré tout.

Il y a aussi le père Amédée, qui aime broder des discours sans queue ni tête où surgissent parfois, par on ne sait quel hasard, des paroles sensées. Sa fille Clémence, sœur de Léopold, est une sorte de sainte, une bienheureuse qui accueille toute circonstance avec un sourire paisible. On croise enfin, dans Des trottoirs et des fleurs, un collectionneur et un brocanteur excentriques, tous deux pris dans les rets d’une jeune aventurière nommée Marina.

Ces personnages sont attachants mais aussi inspirants : ils sont singuliers et, comme nous tous, paradoxaux, ce qui les rend complexes, justes et vivants : leurs sentiments et leurs aspirations se heurtent sans cesse à la réalité, ils buttent contre les obstacles les plus triviaux, mais ils ne renonceraient pour rien au monde à leurs manies. En outre, ils sont libres et n’en font qu’à leur tête – ou leur caprice. Ils incarnent une conception poétique de l’existence et un rejet de certaines convenances, valeurs et idéologies dominantes : carrière, réussite et situation sociale, par exemple, sont de vains mots et de vaines choses chez Dhôtel – la vie est ailleurs ! Ni le rationalisme ni l’utilitarisme ne sont valorisés en son monde, et la morale n’y a pas cours, pas plus que le bien ou le mal. On peut déceler aussi une sorte d’anarchisme, existentiel plutôt que politique, sans système.

Ce que raconte ce roman, écrit dans un style simple et sobre, ce sont des amours mouvementées, une amitié indéfectible, des intrigues embrouillées, des rebondissements et des retournements de situation inattendus, des courses et des vagabondages. Et toute la magie de Dhôtel tient à la façon dont il le raconte.

Cette manière, qui lui est propre, c’est un art de transfigurer la banalité de l’existence, mélange de sans façon, d’acceptation tranquille et légère, et d’intérêt passionné. Roman après roman, Dhôtel s’attache, selon ses termes, à « explorer le domaine étonnamment secret de la banalité », le réel dans ce qu’il a de plus concret, de plus quotidien, de plus insignifiant – c’est-à-dire qu’il sonde, avec une attention fervente, le mystère des choses et des êtres, leur étrangeté foncière. Et ce faisant, il rend, par une alchimie puissante, la banalité merveilleuse – c’est-à-dire qu’il nous apprend à regarder autrement les choses réputées banales. Il y aurait bien davantage à dire sur Dhôtel, en qui Mauriac voyait « le créateur du plus étrange de nos univers romanesques », mais cela suffira, je l’espère, à vous montrer qu’il ne faut pas oublier André Dhôtel, dont la « redoutable » simplicité – ainsi que la qualifiait Henri Thomas – masque une profondeur moirée, une richesse qu’on ne soupçonne pas au premier abord. Puissiez-vous, si ce n’est pas déjà fait, entreprendre un voyage dans le Dhôtelland, ce pays singulier dont on ne revient jamais.

Delphine

auteur belge, Gallimard

Manger Bambi, Caroline de Mulder, Gallimard, col. La Noire

Je viens de terminer le nouveau roman de Caroline de Mulder et, comme d’habitude, j’ai été séduite. Pourtant, comme d’habitude aussi, Caroline de Mulder ne cherche pas la facilité car c’est un roman choquant qu’elle nous propose. Mais du choc vient l’émotion justement.

Choquant parce qu’il parle de la violence féminine en mettant en scène une jeune fille surnommée Bambi qui n’a pas encore 16 ans mais qui exprime sa colère par une violence inouïe.

Avec sa bande de copines et sa mère alcoolique, elle n’a qu’une idée, s’en sortir même si c’est au prix fort et en s’en prenant aux hommes, eux, qui n’hésitent pas utiliser la violence envers elle(s). Elle se pose en proie sur des sites de rencontre pour des hommes en mal de reconnaissance et n’hésite pas à les dépouiller ou plus si nécessaire.

L’ambiance est poisseuse et terriblement noire et l’écriture de Caroline de Mulder, toujours très travaillée, essaie de refléter le milieu dans lequel évolue la jeune fille. Les dialogues entre les filles de la bande, par exemple, sont écrits dans un argot qui en est presque poétique même s’il n’est pas toujours facile à comprendre.

La construction du roman qui avance entre présent et flash-back éclaire le comportement de Bambi et, peu à peu, nous sommes pris à la gorge par l’histoire.

J’ai refermé le livre ce matin, la boule au ventre et emplie de compassion pour ce personnage féminin sur la corde raide.

A lire si vous n’avez pas froid aux yeux !

Actualité et animations, Casterman

Notre coup de cœur présenté sur la RTBF

J’ai eu la chance de présenter un coup de cœur pour l’émission littéraire Sous Couverture de la RTBF.

Voici le lien : https://www.rtbf.be/auvio/detail_l-annee-de-grace-kim-liggett?id=2730594

Merci à la RTBF pour son soutien aux librairies indépendantes !

Et pour information, nous avons tous les livres dont on parle dans l’émission !

Pour commander, c’est ici

L'Olivier, Romans

Un papillon, un scarabée, une rose – Aimée Bender – L’Olivier

Francie est une petite fille presque comme les autres ; elle a une mère pas du tout comme les autres. Un jour, celle-ci installe partout dans leur appartement des petits magnétophones, qu’elle cache sous des tentes de papier qui ne dupent personne …  C’est la bizarrerie de trop : la jeune femme, psychotique, sera désormais prise en charge par une institution, et Francie, qui a huit ans, ira vivre chez sa tante, la sœur de sa mère, qui vient d’accoucher de Vicky. Elles seront élevées comme des sœurs.

Ce n’est pas un livre sur la psychose, ni sur la vie en institution psychiatrique, ni même sur la cohabitation dans une famille qui n’est pas tout à fait la vôtre, ou sur le fait de grandir loin de sa mère – quoi qu’il soit aussi question de tout cela. C’est un livre qui parle de transformation et d’émancipation, de compréhension et de pardon, d’éclosion et d’épanouissement, de singularité habitée et assumée.

Car singulière, Francie l’est aussi, foncièrement, mais d’une autre façon que sa mère : plus discrète et moins embarrassante. Une fois adulte, alors qu’elle a un travail – qui ne lui déplaît pas plus qu’il ne lui plaît –, un appartement, une passion – chiner dans les vide-greniers, rendre aux objets leur éclat et les revendre – et une vie sociale conventionnelle – des activités divertissantes le weekend, avec des connaissances qu’elle ne déteste ni n’aime vraiment … – des images de son enfance remontent des limbes de sa mémoire et se colorent d’une lueur aussi éclatante que mystérieuse. Elles deviennent en enjeu existentiel et l’objet de sa quête : Francie se plonge dans ses souvenirs pour élucider les journées lointaines où ont surgi, inopinés et inoubliables, le papillon, le scarabée, la rose. Ce faisant, elle se tisse peu à peu une vie qui lui ressemble, une vie où elle cesse d’essayer de correspondre à une norme et de marcher sur des chemins balisés.

Rien ne sera élucidé, dans les va-et-vient entre le présent et le passé qui rythment le roman : on ne saura pas ce que sont ces images : des hallucinations, les signes ténus d’une folie dont les médecins ne trouvent aucune trace dans les examens auxquels se prête une Francie inquiète et perplexe, des métaphores … ? On l’ignore – et d’ailleurs l’essentiel n’est pas là : il est dans l’exploration de ces images et de leur histoire, pas dans leur nature ou leur définition, ainsi que dans la trame qu’elles tissent en Francie, et dont les reflets enluminent son existence.

Tout cela fait d’Un papillon, un scarabée, une rose, un roman lumineux dont il émane une grâce subtile pénétrante. Il est empreint d’une sensibilité vive et fine, mais aussi de fantaisie et de merveilleux, et Aimée Bender y déploie une écriture simple, fluide et légère. Enfin, on s’attache dès les premières pages à cette enfant singulière, ainsi qu’à sa quête, qui résonne profondément en nous : ne sommes-nous pas, nous aussi, hanté(e)s par des images inoubliables et impérissables, essentielles et fondatrices ?

Le Tripode

De pierre et d’os – Bérangère Cornut – Le Tripode

Le chant d’Uqsuralik

Le roman s’ouvre sur une fracture : celle de la banquise, qui sépare Uqsuralik, jeune Inuit, de sa famille et de son enfance. Son père a tout juste le temps de lui lancer, par-dessus la faille, un maigre viatique : une peau, un harpon qui se brise et se perd dans l’eau, une dent d’ours en amulette. Armée du couteau en demi-lune qui n’avait pas quitté sa poche, bientôt rejointe par sa chienne Ikasuk et quatre jeunes mâles plus prédateurs que protecteurs, elle se met en route, aiguillonnée par la nécessité de survivre : d’abord trouver un abri et de la nourriture, et s’imposer comme cheffe de la meute pour ne pas finir dévorée. Ensuite, rejoindre d’autres Inuits pour entrer, un jour, dans une nouvelle famille. Puis devenir femme, amante, mère, et enfin chamane.

C’est une vie rude et rudimentaire que la sienne. Une vie régie par les saisons et les éléments, par l’alternance du jour et de la nuit. Une vie réduite à des préoccupations primaires : s’abriter, se garder du froid, chasser pour se nourrir et se vêtir. C’est une vie habitée pourtant, voire hantée, comme l’est le livre de Bérangère Cornut : le monde des Inuits, qui vivent en symbiose avec lui, est peuplé d’esprits qu’il faut honorer, à qui il faut obéir, dont il faut s’attirer les bonnes grâces et, parfois, se protéger, par l’intercession des chamanes et de talismans – ainsi l’esprit d’un animal qu’on vient de tuer doit-il être remercié de s’être laissé prendre. 

Si ce roman, récit d’une longue initiation, nous transporte et nous ravit, c’est d’abord parce qu’il est porté par la voix d’un personnage fort et singulier, qui se densifie, s’approfondit et se nuance au fil du récit : Uqsuralik. Elle raconte sans fioriture les vicissitudes de son existence, exprime sans effusions ni afféterie ses sentiments, décrit avec simplicité les gens et les lieux, les plantes et les bêtes, mais aussi ses songes et ses visions.

Cela tient ensuite à la manière dont l’auteure, qui s’est abondamment documentée au Muséum d’histoire naturelle de Paris, nous immerge dans la culture des Inuits, dans un mode de vie et une vision du monde très anciens et aux antipodes des nôtres. À travers Uqsuralik, elle décrit avec précision et force détails leurs habitudes et leurs mœurs, les gestes journaliers, les croyances et les rituels qui façonnent leur existence et lui donnent sens. Elle nous fait aussi entendre d’autres voix, dans une polyphonie qui donne corps et âme à l’univers inuit. Ces voix, ce sont celles des autres personnages mais aussi d’animaux, d’esprits ou de créatures mythologiques, dont les chants scandent le récit et l’animent de leur souffle. 

Ce charme opère enfin grâce à l’écriture claire et limpide de Bérangère Cornut, qui tire sa force et son pouvoir d’évocation de sa sobriété et d’images qui convoquent la faune et la flore, le cosmos et la vie quotidienne. Ainsi, quand Uqsuralik est à nouveau enceinte après une longue attente, elle dit sentir « une piqûre très délicate, comme une petit dent d’ours qui [lui] chatouillerait les entrailles par intermittence » et, à d’autres moments, « comme un éclat de glace flottant, qui chercherait absolument à percer la surface de [s]on ventre ». Elle nous fait ainsi sentir, tout au long du roman, l’intimité profonde et la relation instinctive qui l’unissent au monde – sentir à quel point nous sommes, nous, séparés du nôtre. Surtout, elle suscite, par petites touches, son univers, un univers lointain, étrange et étranger, qui nous devient peu à peu familier, sans rien perdre pourtant de sa foncière étrangeté, comme un mirage – ce qu’il devient ou est devenu, d’ailleurs, depuis que « des hommes blancs, sévères, aux sourcils épais, sont venu jusqu’à [leur] territoire ».

Grasset, Littérature étrangère

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jón Kalman Stefánsson – Grasset

Le dernier roman traduit de Stefánsson, paru en islandais en 2005, est la chronique d’une communauté villageoise des fjords de l’ouest islandais. C’est le récit de leur quotidien, mélange de faits anodins – qui ne le sont pas, ou pas seulement, puisqu’ils sont l’étoffe de leurs jours – et d’événements – qu’on ne peut qualifier de tels que par les effets inattendus et décisifs qu’ils provoquent : ainsi de certain songe en latin, qui bouleverse la vie de celui qu’il visite et change celle du village tout entier.

On retrouve dans Lumière d’été, puis vient la nuit les thèmes des autres romans de l’Islandais : la part déterminante du hasard dans la vie humaine et l’influence des rêves ; la présence de la mort – et même des morts, en l’occurrence ; l’amour, qui est souverain mais ne peut rien contre la chair ; le désir dans toute sa puissance de bouleversement et d’abrutissement ; la quête de sens ; l’écart entre les gestes et les paroles de l’homme, et son cœur, qui « reste tapi sous la surface et n’apparaît jamais en pleine lumière » ; la violence aussi – quand une femme trompée tue une chienne et tous ses chiots.

De même, le roman met en œuvre les procédés familiers au lecteur de Stefánsson. Le narrateur, dont on n’apprend à peu près rien, parle en nous, s’incluant ainsi dans la petite société dont il est l’historiographe et dans l’humanité entière, tout en gardant une distance de témoin. Il s’adresse fréquemment au lecteur, que ce soit pour lui rappeler qu’il lui raconte une histoire, faire appel à sa mémoire ou le prendre à partie concernant ses réactions et ses pensées. Il fait ainsi figure de conteur, déroulant avec une familiarité passionnée le fil de son récit et tissant un lien intime avec ceux qui l’écoutent. Sa parole, fluide et vive, nous emmène et nous retient dans une histoire dense et foisonnante, portée par des personnages auxquels on s’attache vite – sans doute parce qu’ils nous ressemblent et se débattent dans les mêmes difficultés que nous. Il raconte les mouvements et les fluctuances des destins individuels, qu’il entremêle – souvent par le désir et l’adultère – et inscrit ces histoires dans celle du village, du pays et même du monde, de sorte que les temporalités se superposent, s’étalent et s’enroulent, dans un récit au rythme enlevé, écrit dans une langue simple, sobre et juste.

Ce narrateur formule aussi de nombreuses critiques à l’encontre de « notre époque suffocante » et de l’évolution du monde, et d’autres commentaires, beaucoup moins sévères quoique non moins lucides, sur nos errances, nos faiblesses et nos contradictions, qu’il met en lumière avec une ironie tendre, une indulgence réconfortante et un certain sans-façon : « Nous sommes décidément très doués pour énoncer des évidences, mais ne vous y trompez pas, les mots les plus simples expriment souvent les questions fondamentales. »

C’est d’ailleurs toujours de questions fondamentales qu’il s’agit chez Stefánsson, qui nous dit encore une fois, avec justesse et ferveur, combien il est ardu de vivre – combien il est merveilleux de vivre. Il nous présente l’existence et la condition humaines dans leur totalité, leur densité et, le plus souvent, leur complexité, sans en occulter les ombres et sans en voiler les lumières. Il les rend aussi à leur caractère irréductiblement paradoxal, sans chercher jamais à l’évacuer ni même à l’estomper. Il accorde aussi à chaque individu, à chaque vie, une valeur identique, à la fois dérisoire et inestimable, et remet les choses à leur juste place : ce qui importe, ce n’est pas le travail, ou l’argent, ou la réputation, ni même le savoir ; non, « ce qui compte le plus, c’est une robe de velours sombre » – il s’agit là d’un lieu commun, certes, mais il ne semble pas très fréquenté, sinon en paroles. Stefánsson nous rappelle enfin que « la vie est incroyablement étrange », et la rend à sa foncière étrangeté – qui se manifeste dès qu’on prend la peine de regarder.

Casterman, littérature jeunesse et adolescents

L’année de Grâce – Kim Ligget – Casterman

Cette dystopie féministe, se passe dans un monde et à une époque indéterminée. Tierney, l’héroïne et narratrice, a 16 ans et va partir pour son année de grâce. On pourrait croire que cela va être fabuleux mais il n’en n’est rien. Au contraire le but de cette année, est que les jeunes filles perdent leur magie, c’est -à-dire leur attractivité vis à vis des hommes.

Car dans cette société, les femmes sont considérées comme des ennemies, des tentatrices qu’il faut absolument rabaisser et soumettre.

Quand les jeunes filles de la Communauté partent, elles ne savent pas ce qui les attend, seulement qu’elles risquent d’être persécutées par « les braconniers » et de ne pas toutes revenir.

A la lecture de ce livre, on voit que les plus grandes ennemies des femmes, ce sont les femmes elles-mêmes qui devraient s’entraider, se raconter ce qu’il se passe là-bas mais qui ne le font pas et qui se soumettent à cette année sans se révolter et s’agressent mutuellement. Tierney essaie de changer cela mais, suite à un épisode, elle devient, au contraire, l’ennemie à abattre et son parcours sera semé d’embûches pour arriver à la fin de l’année saine et sauve.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui est un mélange de la série Hunger Game, de la Servante écarlate, de La lettre écarlate (un des tous premiers romans américains) ou encore de Sa Majesté des Mouches.

Il y a de l’action, beaucoup de rebondissements, de la réflexion car c’est un livre qui prône la solidarité entre femmes non pas contre les hommes mais pour vivre en harmonie avec eux.

C’est un livre très complet que je conseille à la lecture à partir de 13-14 ans mais qui peut se lire bien au-delà.

Actualité et animations

Merci !

C’est le mot que Nadège et moi avons envie de vous dire aujourd’hui à quelques heures de cette fin d’année.

Car 2020 aura été une année éprouvante, le confinement de mars-avril, le déconfinement pour l’été puis le reconfinement en octobre nous aurons tous obligés à revoir nos priorités et notre manière de vivre.

Télétravail pour certains, arrêt complet pour d’autres, pertes de proches, manque de relations sociales et de culture pour tous, vous avez été nombreux à vous tourner vers les livres pour vous changer les idées. Nous sommes fières d’avoir pu vous aider à choisir les livres qui vous ont permis de vous évader, vous et vos proches, dans ces moments difficiles. Nous espérons que vous avez pu trouver dans ces romans, essais ou albums de quoi vous nourrir, rêver ou vous consoler.

Lors du premier confinement, absolument tous les commerces étaient fermés et nous n’étions pas préparées pour vendre en ligne.

Mais lors du deuxième confinement, nos librairies ont été reconnues comme commerces essentiels et entre-temps, le site Librel.be, qui était en préparation depuis quelques mois déjà, a pu être lancé. Il regroupe un réseau de librairies indépendantes qui se sont fédérées pour vous offrir la possibilité de commander en ligne tout en gardant le lien avec votre librairie préférée puisque les livres sont toujours à retirer en magasin. C’est une toute autre manière de travailler, c’est pourquoi nous avons dû adapter nos horaires afin de gérer au mieux les commandes par mails que nous recevions.

Cependant, l’ADN de notre métier, c’est le conseil et le plaisir de parler avec vous de nos coups de cœur. En mettant en place les consignes de sécurité, nous avons pu vous accueillir tout au long de cette période. Et quel plaisir de vous voir si nombreux en cette fin d’année pour choisir des livres à offrir à vos proches.

Continuons à respecter ces consignes et nous pourrons bientôt, non seulement parler de nos coups de cœur, les nôtres comme les vôtres, mais aussi retrouver le plaisir de rencontrer les auteurs au sein de la librairie.

Nadège se joint à moi pour vous souhaiter une douce année 2021, que vous puissiez, grâce aux livres, être sereins face à l’adversité.

Actualité et animations

La librairie a fait peau neuve

Bonjour à tous !

un peu plus d’un an que nous n’avons plus écrit sur ce blog. Diverses raisons nous en ont tenus éloignés. Premièrement, skynetblog qui hébergeait notre blog a supprimé ce service et nous a conseillé de sauver nos données et de trouver un autre hébergeur. WordPress nous a accueilli mais n’est pas aussi facile d’utilisation que skynet qui était en français. Je tâtonne beaucoup pour mettre en forme ce blog. Désolée de ne pas être aussi productive.

Deuxièmement, nous avons entrepris quelques travaux à la librairie. La photo ci-dessus ne vous donne qu’un vague aperçu des changements. En effet, si nous avons supprimé la grand table et l’étagère du milieu qui encombraient la première partie de la librairie. Nous avons aussi agrandi la surface commerciale. Le bureau qui se trouvait dans le fond du magasin a été transformé en pièce dédiée aux albums et aux documentaires pour la jeunesse. Vous y trouverez les albums des éditions de l’Ecole des Loisirs, Mijade, Milan ou encore La joie de Lire mais aussi Nathan, Larousse. Un vaste choix que nous avions déjà mais qui n’était pas assez mis en valeur dans la petite surface qui leur était dédiée. Désormais vous trouverez les guides de voyages dans le fond du magasin où se trouvaient auparavant les documentaires jeunesse. Les livres de poche policiers se trouvant désormais à l’avant du magasin.

Un espace plus aéré et plus accueillant pour le chaland.

Nous espérons que cette nouvelle configuration vous plaira.