Club de lecture, Plon, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Valse fauve – Pénélope Rose – Plon

Lecture de Christine

Histoire de Rose, femme mariée à la sauvette à Mr André. André reste secret sur sa vie et ramène un jour une fillette très jeune qu’ils appelleront Michèle.

Très vite, André s’engage dans la résistance (guerre 40-44) et laisse Rose et Michèle à leur triste sort : narration dure mais très réaliste de la vie du quotidien des différents habitants du village sous la domination des « Salauds » et description de ce quotidien où chacun vit sa guerre différemment : « Nous n’avions plus les mêmes ennemis, nous ne vivions plus la même guerre. Ni lui, ni moi, ni les autres voisins, ni personne » (p.141)

Chaque début ou fin de chapitre reprend des lettres envoyées par ces résistants ou par Rose à son André.

Cette femme tient grâce à la composition de listes d’activités à réaliser : « cela a été un soulagement. Poser le crayon sur un bout de papier, y déposer des mots qui devenaient quelque chose à bâtir. Le crayon telle qu’une baguette de sorcier faisait apparaître sur la feuille un avenir agréable » (p.88)

Ce livre décrit la force de ces personnes qui subissent cette guerre. Il est jalonné de divers rebondissements et qui obligent le lecteur à lire l’entièreté pour comprendre enfin l’introduction.

Personnellement, je suis restée accrochée à ce livre et à cette histoire.

Club de lecture, L'iconoclaste, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Tibi la Blanche – Hadrien Bels – L’Iconoclaste

Trois adolescents en dernière année du Lycée à Dakar racontent leur quotidien. Venant de familles diamétralement différentes, ils expliquent leur façon de vivre le quotidien mais surtout leur façon de considérer le Blanc, les cousins qui vivent en France et ceux qui ont le pouvoir en tant qu’africain dans leur pays ou en France.

Tibilé est l’héroïne de ce livre, « elle résiste à tout, elle est dans une résistance silencieuse »  et nous permet de voir le contraste entre l’éducation très traditionnelle de sa mère et celle de son père.

Pour sa mère :  « les Soninkées ne se marient pas avec les Diola. Les traditions déteignent trop dans les bassines du mariage … Elle dira « oui » à un garçon, oui à sa mère, elle veut rester dans le bain chaud familial … elle jouera le jeu qu’on attend d’elle » (p.123) et celle de son père. Ce dernier a fait la Sorbonne, vend des produits venant d’Europe et souhaite que sa fille fasse des études et qu’elle aille faire ce qu’elle veut en France. Leur maison est ouverte à qui veut : « chez les Kanté, les pas de porte sont des parkings de claquettes que tu peux emprunter comme des voitures de location. » (p.55)

Isaa est un ado peul, ancré dans les quartiers pauvres de Dakar. Pour y être allé, l’auteur décrit vraiment l’ambiance de ces quartiers et la débrouille de ces jeunes. Isaa est styliste et gagne sa vie en cousant les vêtements pour les mariages, cérémonies. Il veut son bac pour faire un BTS stylisme.

Neurone est issu d’une famille sénégalaise qui a réussi : père a une grande usine inter-export de voitures venant de partout, riche et très en retrait par rapport au quotidien de Tibilé et Isaa. Son père ne souhaite qu’une chose, c’est qu’il aille faire ses études à Paris « La France va ouvrir à son fils ses bras flasques de vieille blanche et elle ne la lâchera plus. »(p.34)

Neurone apprécie être avec ses amis car ils lui ouvrent une autre façon de vivre le quotidien et la vie au Sénégal.
Livre montrant l’impact du colonialisme, le vécu des familles qui vont en France et qui renient leur pays d’origine.

Beaucoup d’expressions assez suaves à mes yeux : pour parler de la chaleur et de la nuit qui vient : « la lune est couverte d’une couette sombre et la nuit retient ses larmes. » (p.88)

 pour parler des fous sortant d’un asile, l’auteur écrit « on les retrouve dans le quartier, comme des cerfs-volants sans ficelle. » (p.61)    

Club de lecture, L'Olivier, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Tenir sa langue – Polina Panassenko –Editions de l’Olivier

Lecture de Laurence J. (et coup de cœur de Laurence Merveille !)

Le livre (roman, récit ?) commence alors que Pauline à l’état civil tente de récupérer
son prénom de naissance, Polina, que l’administration a remplacé par son équivalent
français. Cela s’est passé sans qu’elle s’en rende vraiment compte, les documents
étaient plutôt équivoques, elle croyait pouvoir utiliser l’un ou l’autre.


En fait, le livre alterne chapitres récents, relatifs à la procédure légale (rendez-vous
au tribunal, échanges avec l’avocate), et souvenirs d’enfance, entre la Russie natale et
la France d’accueil. Polina est née à Moscou. Le début de sa vie, elle le passe dans l’appartement communautaire qu’elle occupe avec ses parents, sa sœur et ses grands-
parents. Au lendemain de la chute de l’URSS (les chars dans les rues, Boris Eltsine, tout ça tout ça), ses parents décident de quitter le pays pour la France (dans la région
de Saint-Etienne). Polina a quatre ou cinq ans, on ne lui explique pas vraiment ce qui
se passe ou elle ne le comprend pas, donc elle va s’intégrer à la dure.


Il semble qu’elle ait gardé des souvenirs très clairs de son apprentissage du français
(souvent cocasses ou émouvants), mais aussi des stratégies mises en œuvre par sa
mère pour lui permettre de (re)tenir sa langue maternelle. Polina retourne tous les
étés en Russie, dans la datcha des grands-parents. Là-bas, elle ne doit pas dire qu’elle
vit en France, car sa famille craint un enlèvement. Par le biais d’un cas très personnel,
on touche donc à ce que cela signifie d’être biculturel, et comment cette double
culture s’acquiert et s’installe.


C’est tantôt drôle, tantôt touchant, toujours juste. La langue est moderne et bien
maîtrisée. Certains (courts) passages sont en russe, sans que la traduction soit
indiquée (par un astérisque), mais la signification apparaît dans le texte-même. C’est
le seul élément qui pourrait déranger certains lecteurs. Très chouette découverte.

Albin Michel, Club de lecture, Littérature étrangère, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Arpenter la nuit – Leila Mottley – Albin Michel

Lecture de Laurence J.

Je dois bien dire qu’après les premiers chapitres, une désagréable impression de déjà-lu m’a prise. Une jeune fille noire dans un quartier défavorisé, père mort, mère en
prison, frère irresponsable, c’est dur et très malheureux mais bon, on connaît, elle
tombe dans la prostitution, va-t-elle s’en sortir ?


Heureusement, plus loin, l’histoire se fait plus originale, et j’ai réussi à véritablement
accrocher au roman. Car si Kiara tombe dans la prostitution un peu par hasard et
bien malgré elle, elle y reste par calcul pour payer le loyer et s’occuper de son petit
voisin (leur relation illumine le roman). Et elle va devenir la prostituée de référence
d’un commissariat ; on l’appelle pour les pots de départ et les soirées poker entre
flics. Comme elle est encore mineure, il va y avoir des pépins. Il lui faudra bien du
courage pour dénoncer ce dont elle est victime.


Cette Kiara de fiction, qui est la narratrice du livre, prend vraiment chair sous nos
yeux de lecteur, car elle est complexe, à la fois dure et tendre, fragile mais capable de
tout pour survivre et surtout généreuse envers ceux qu’elle aime. On est sans cesse
au plus près de ses pensées et de son vécu. La plume de Leila Mottley est plutôt
poétique.


Ce qui est le plus remarquable, c’est que ce roman (un peu longuet parfois) a été écrit
par une gamine de 17 ans et qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie déguisée. C’est
un fait divers survenu dans sa ville, East Oakland (de l’autre côté de la baie de San
Francisco), qui est à la base de cette histoire, mais tout le reste est fictionnel. Très
prometteur.

Club de lecture, Grasset, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Stardust – Léonora Miano – Grasset

Lecture de Christine

Ce livre raconte assez crûment le quotidien de Louise, femme camerounaise, arrivée à Paris, avec son bébé Bliss, né en France. Cette femme séparée volontairement de son mari, atterrit pour éviter les hôtels miteux du 19ème arrondissement, dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale de Crimée à Paris. Elle nous raconte en phrases courtes, la réalité dans ce centre. Elle dépeint la réalité de quelques femmes présentes dans ce centre et explique la difficulté d’être dans ce statut de paria de la société française. Récit palpitant, assez dur sur la réalité humaine. L’autrice cherche à nous faire réfléchir sur notre façon de considérer l’Autre qui se retrouve dans une difficulté majeure de vie mais elle nous montre aussi les relations qui peuvent s’installer entre humaines quand la dignité est mise à mal.

Club de lecture, Littérature étrangère, Métailié, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Le Lâche – Jarred McGinnis – Métailié

Lecture de Laurence J.

Très agréable mais terrible lecture que le roman du destin brisé de Jarred. Avant
l’accident de voiture qui ouvre le livre et durant lequel il perd l’usage de ses jambes,
la vie de Jarred était déjà mal embarquée. Cela, on va le découvrir petit à petit.


Après le minimum de soins à l’hôpital (eh oui, aux Etats-Unis, on ne va pas loin sans
assurance), Jarred est plus ou moins mis à la porte. Il n’a personne à appeler, à part
son père. Problème, depuis que Jarred a fugué à l’âge de 16 ans (soit 10 ans
auparavant), ils ne se sont pas revus, ni même reparlé. Le père vient, l’accueille à la
maison, et l’histoire peut commencer. C’est l’apprentissage de la vie en fauteuil pour
Jarred (avec de temps en temps des scènes d’anthologie) et la possibilité (ou pas)
d’une réconciliation et d’une reconstruction.


Le récit alterne les chapitres sur la vie actuelle des deux hommes et ceux sur leur
passé. On n’apprend donc que progressivement les tenants et aboutissants de leur
relation et de leur brouille, ainsi que les circonstances de l’accident.


Les situations sont finement observées (on sent que l’auteur est passé par là, les
scènes présentant le regard des autres sur le handicap et les réactions du chaisard sont
très intéressantes), les personnages sont revenus de tout, écorchés, parfois désespérés
mais avec suffisamment d’humour (parfois grinçant) pour nous éviter le marasme.


Jusqu’à la fin, on ne sait pas si la situation va se stabiliser ou éclater, ce qui est pour
moi une des qualités du livre. J’ai ri, j’ai été émue, ce livre a vraiment touché une
corde sensible.

Ecole des loisirs, littérature jeunesse et adolescents, Romans

Mémoires de la forêt – Les Souvenirs de Ferdinand Taupe, Mickaël Brun-Arnaud, Ecole des Loisirs

Il est des pépites qu’on aimerait offrir autour de soi dès les premières lignes et qui nous habitent des jours après la lecture. Mémoires de la forêt. Les souvenirs de Ferdinand Taupe en fait partie. Dès la couverture, nous voici invités en douceur dans cette belle histoire : celle d’Archibald Renard et de Ferdinand Taupe, à la recherche de l’énigmatique Maude.

Archibald Renard est le libraire du village de Bellécorce. Dans sa librairie, chaque animal peut apporter ses écrits et espérer qu’ils soient vendus. Un jour, Ferdinand Taupe, un très vieux et très ancien client, arrive très agité : il recherche ses mémoires qu’il a déposés des années auparavant. Malheureusement ce livre vient d’être vendu et Archibald n’a pas noté le nom du client.

Ferdinand Taupe souffre de la maladie de l’Oublie-Tout et a besoin de son livre pour retrouver ses souvenirs, particulièrement ce qu’est devenue Maude (mais qui est Maude ?). Il ne dispose que de quelques photos et c’est avec ces maigres indices que le libraire va accompagner la taupe sur les traces de ses souvenirs.

Mickaël Brun-Arnaud signe un premier roman tendre et touchant, traitant avec beaucoup de délicatesse de la maladie d’Alzheimer. Diplômé en psychologie, l’auteur connait son sujet : il a travaillé pendant dix ans dans l’accompagnement de personnes souffrant de cette maladie. C’est aussi une magnifique histoire d’amitié et d’apprentissage, rehaussée des très belles illustrations de Sanoe.

 A mettre entre toutes les mains, des enfants – entre 9 et 12 ans – aux plus grands.

Nadège

Littérature étrangère, Romans, Seuil

Au large, Benjamin Myers, Seuil

Le sentimental, vois-tu, ne se résume pas à deux cœurs qui saignent et à des roses rouges. Le sentimental, c’est l’émotion, la liberté. C’est l’aventure, la nature et l’appel de l’ailleurs. Le fracas de la mer et de la pluie sur la toile de ta tente et une buse qui plane sur la prairie, se réveiller le matin en se demandant ce que te réserve la journée et partir le découvrir. C’est ça, le sentimental.

Suivant cette définition, « Au large » est un vrai roman sentimental. Le roman d’une amitié improbable entre Robert – un jeune garçon quittant sa campagne natale pour échapper à la mine, avec un but : voir la mer – et Dulcie, une quinquagénaire solitaire, cultivée et anticonformiste, vivant dans un cottage perdu au milieu de la nature, en compagnie de son Majordome canin.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les privations touchent durement toute la population. Pourtant – et malgré son isolement –, Dulcie possède des réserves étonnantes (une cave bien remplie, des fraises surgelées, du homard et du poisson fraîchement pêchés) et des livres à foison. Autant de victuailles dont elle fera profiter Robert, lui ouvrant les papilles et l’esprit en l’initiant à des mets raffinés et à la poésie. Celui-ci la paye en retour en effectuant quelques travaux physiques d’entretien : débroussaillage du terrain et remise en étant d’un vieil atelier. C’est en triant le bric-à-brac remplissant cette cabane que Robert met la main sur des traces du passé de Dulcie. Cette découverte tissera entre eux un nouveau lien indéfectible.

Nadège

Ecole des loisirs, Romans

La fille qui parlait ours, Sophie Anderson, Ecole des Loisirs (medium)

Il était une fois une petite fille qui jouait dans la forêt, devant la grotte d’une ourse. Une femme la remarqua et, la voyant seule, l’emmena et l’adopta. Douze ans plus tard, la petite fille a grandi, grandi, grandi… jusqu’à devenir plus grande et plus forte que tous les autres enfants de son âge. Plus grande et plus forte même que sa Mamochka chérie. Tellement grande et tellement forte que tout le village la surnomme Yanka l’ourse.

Un jour, lors du Carnaval du Grand Dégel, alors qu’elle joue avec les autres enfants, escaladant un mur, Yanka glisse, refuse l’aide de son ami Sacha qui lui tend la main, et tombe. Un peu plus tard, elle se réveille dans son lit et découvre, sidérée, que ses jambes se sont transformées en pattes d’ourse. Malgré toutes ses connaissances et ses remèdes de guérisseuse, sa Mamochka lui avoue son impuissance et lui annonce que la seule solution est d’aller à l’hôpital. Ceci est impensable pour Yanka, d’autant qu’à sa fenêtre, un petit bouvreuil ne cesse de l’appeler par son surnom « Yanka l’ourse » et de l’inciter à venir dans la forêt.

Mais depuis quand Yanka comprend-elle la langue des bouvreuils ? Et pourquoi ses jambes se sont-elles transformées en pattes d’ours ? Cela aurait-il un lien avec ses origines ? Et avec les fabuleuses histoires du Tsar et de la Tsarine ours que lui raconte le pêcheur Anatoli ? Et si toutes les réponses à ces questions se trouvaient bien dans la forêt ? Bien décidée à trouver qui elle est et à guérir, Yanka fugue avec son fidèle furet, Moustache. Sur son chemin, elle rencontrera Ivan le loup esseulé, Blakiston le hibou, une maison vivante à pattes de poulets et bien d’autres étranges personnages qui, à force d’histoires et de merveilleux « il était une fois », mèneront Yanka à découvrir non seulement qui elle, mais ce qu’elle veut devenir. Finalement, humaine ou ourse, est-il si important de choisir ? L’essentiel n’est-il pas de vivre dans l’amour et la confiance de ceux qu’on aime ?

Nadège

Cactus Inébranlable Editions, littérature française, Romans

Watergang, Mario Alonso, Le Tripode

Middelbourg ne convenait plus à mon père. Moi, en revanche, je ne fais qu’un avec ce lieu. Et ce pays de marais me le rend bien. Il m’offre l’espace dont j’ai besoin pour m’échapper dans la nature. Ce paysage et moi, nous nous ressemblons. Calme, infini, gagné sur la mer et en sursis.

Paul a douze ans. Il vit avec sa mère et sa grande sœur à Middelbourg. Sa mère est divorcée – le père s’est expatrié en Angleterre avec sa nouvelle compagne – et sa sœur, encore adolescente, est enceinte. Paul est un jeune garçon particulier ; il mène une existence plutôt solitaire, mais peuplée de personnages imaginaires, ceux qui animent ses histoires et seront la matière des futurs romans qu’il projette d’écrire. En effet, Paul rêve de devenir écrivain. En attendant, il noircit de notes des cahiers, qu’il achète par paquets sous blister.

C’est à travers Paul que nous découvrons cette histoire, mais aussi d’autres voix étonnantes qui font l’originalité de ce récit. Il n’est pas question de roman d’action, mais d’une atmosphère, celle des polders. C’est le roman d’un paysage, le roman de Middelbourg, de Paul et de ceux qui l’entourent. C’est un premier roman doux, étrange, dans lequel il faut accepter de plonger et de se laisser surprendre par la poésie de Mario Alonso. Un premier roman singulier.

Nadège

*A noter : Mario Alonso est également l’auteur d’un recueil d’aphorismes, paru aux éditions du Cactus Inébranlable, intitulé « Lignes de flottaison ».

auteur belge, Onlit éditions, Prix Rossel

Quand les gens dorment, Ariane Le Fort, Onlit-éditions

« Souvent elle le retrouvait endormi dans son lit. Quelle que soit l’heure. Un lit pour une personne et demie, installé dans le coin de la pièce qui servait à tout. Couché nu ou à peine vêtu. Et quand elle est entrée elle l’a de nouveau trouvé comme ça, habillé de son seul caleçon, étendu sur le côté, bras croisés sur la poitrine, tranquille comme s’il était mort, dans un état d’apaisement qui donnait envie d’être à sa place. »

Ariane Le Fort, autrice belge et prix Rossel pour le roman « Beau-fils » en 2003, a l’art de créer des personnages attachants et de dépeindre leur complexité avec peu de mots.

Janet est attirée par Pierre, cinéaste en perdition après la mort de sa fille dans un accident. Elle ne sait pas si ce qui l’attire en lui n’est pas aussi ce qui la repousse. Elle doit aussi maîtriser son angoisse, elle, dont le fils est parti sur un coup de tête amoureux à l’autre bout de la planète.

Un texte tout en douceur, de belles phrases, un beau texte, de belles scènes.

J’ai aimé ce livre jusqu’à la dernière ligne.

Laurence

littérature française, Livre de poche, poche

« Voix d’extinction », Sophie Hénaff, Livre de Poche

A l’heure où les experts du GIEC affirment que « les demi-mesures ne sont plus une option », est-il opportun de proposer un roman léger et amusant concernant la sixième extinction ? On peut se poser la question en découvrant « Voix d’extinction » de Sophie Hénaff (précédemment remarquée pour sa formidable brigade de « Poulets grillés ») et c’est avec une certaine appréhension que je me suis lancée dans sa lecture. Entre curiosité et scepticisme. Et pourtant, oui ! il est possible de remplir le défi d’un roman à la fois interpellant et distrayant, la gravité toujours présente sous la drôlerie et la cocasserie coutumières de l’auteure.

Le contexte : nous sommes en 2031, les populations animales sont en passe de disparaître définitivement et une réunion de chefs d’états est organisée afin de voter un traité de protection de la nature. La situation est plus qu’urgente. Et même quasiment désespérée, car la principale voix pour défendre les animaux dans cette assemblée est Martin Bénétant, or s’il est un généticien hors pair, prix Nobel de surcroît, il manque également profondément de confiance en lui et risque de ne pas peser lourd face à la puissance de lobbys menés principalement par son ennemi juré, Edouard Soutellin. Ne sachant plus à qui s’adresser pour obtenir du soutien et un brin de chance dans cette course contre-la-montre, Martin finit par se dire que si vraiment Dieu existe et tient à sa création, il serait temps qu’il intervienne.

Et voilà l’idée totalement improbable de Sophie Hénaff : non seulement Dieu – ou Déesse, plutôt – entend la supplique de l’homme, mais découvrir l’état dans lequel se trouve le monde provoque sa fureur. Noé est convoqué, sermonné et ordre lui est donné de remédier à la situation, non en redescendant sur Terre (hors de question, cette fois !), mais en choisissant quatre représentants du règne animal chargés d’aller défendre eux-mêmes leur cause dans les débats. La mission de Noé : leur donner forme humaine et parfaire leur couverture en leur inculquant les règles de savoir-vivre nécessaires. Malheureusement, le temps est compté et les quatre animaux choisis – un gorille, une truie, une chatte et un chien – sont envoyés sur Terre sans avoir tout à fait bien intégrés les us et coutumes des hommes ni perdus leurs réflexes instinctifs. S’ensuivent des situations tour à tours drôles et touchantes : Sophie Hénaff a un don d’observation fabuleux et rend à merveille les habitudes de chacun de ces animaux, donnant lieu à des scènes tout à fait loufoques quand elles sont exécutées par des êtres humains. On sourit beaucoup, on rit aussi, et on ne manque pas de fulminer contre la bêtise et l’arrogance de notre espèce si prompte à se croire supérieure et si encline à générer des catastrophes pour quelques affligeants billets. Pourtant, tant Kombo le gorille que Bouboule le hamster vous démontreront vaillamment que, du plus imposant au plus petit, chaque espèce à sa raison d’être et qu’il serait grand temps de nous rappeler que de cette nature nous faisons partie.

Nadège

Littérature étrangère, Romans

« Ce qui vient après », JoAnne Tompkins, Gallmeister

« D’abord, les faits bruts. » C’est ainsi que commence le premier roman de JoAnne Tompkins. En deux pages, Isaac énonce la disparition de son fils (Daniel) les recherches pendant une semaine jusqu’au matin du huitième jour où c’est son meilleur ami (Jonah) que l’on retrouve. Celui-ci s’est suicidé, laissant une lettre dans laquelle il avoue le meurtre de Daniel et donne les indications nécessaires pour retrouver le corps.

Chapitre suivant, nous faisons connaissance avec Evangeline, une ado, seule dans le mobile home où l’a abandonnée sa mère, menacée d’avis d’expulsion répétés. Evangeline est enceinte, affamée. Quelques semaines plus tôt, elle a croisé la route de ces deux garçons : Daniel et Jonah. Quel rôle a-t-elle pu jouer dans le drame ? Nous l’apprendrons au fil du récit. Pour l’heure, Evangeline se doit de trouver une solution de survie, un refuge pour elle et, surtout, pour la vie qu’elle porte à présent. C’est décidé : elle va tenter sa chance auprès d’Isaac, le père endeuillé.

Si ce roman nous plonge d’emblée dans la détresse et les ténèbres, c’est pourtant un roman lumineux que nous avons entre les mains. Au fil du récit, les personnages s’étoffent, se font plus ambigus et, par conséquent, plus humains et touchants. D’un chapitre à l’autre, JoAnne Tompkins nous invite à nous délester de nos a priori, du prêt-à-penser, de nos certitudes. Comme les Amis quaker d’Isaac, nous voilà en position d’écoute attentive, silencieuse, respectueux des tourments et des souffrances intimes de chacun des protagonistes, admiratifs devant leur combativité, leur ténacité, émus par leur fragilité et leur volonté de dépasser leurs ambivalences et leurs angoisses les plus profondes.

Intelligente et subtile, JoAnne Tompkins nous amène à nous interroger également sur la vérité. Consiste-t-elle en des faits bruts, évoqués par Isaac au début du roman, ou réside-t-elle dans les émotions, comme le pense Evangeline, qui n’hésite pas à « donner une nouvelle version de sa vie, une version minutieusement, complétement, absolument vraie » afin de ne pas passer « à côté de vérités émotionnelles essentielles » ? Après tout s’insurge-t-elle : « Je ne mens pas ! Je ne mens jamais ! Si les faits ne correspondent pas à la vérité, c’est pas ma faute, si ? »

Si la vérité coïncide avec la justesse des émotions, « Ce qui nous reste » est sans doute l’aveu le plus honnête que l’on puisse faire sur l’humanité, ni tout à fait pure, ni tout à fait monstrueuse, simplement en proie à tant de combats intimes que personne ne se connaît vraiment et ne peut assurer tout à fait la part de noirceur et celle de lumière qu’il cache au fond de lui.

« Ce qui vient après » est un roman qui prend aux tripes, qui habite son lecteur en-dehors et au-delà de la lecture, un roman qui commence comme un uppercut et se termine dans une caresse.

Nadège

Littérature étrangère, Romans, Uncategorized

« Elle et son chat », de Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa, éditions Charleston

Avec Elle et son chat, Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa signent un roman sans autre prétention que celle de faire sourire les amoureux des félins et divertir les amateurs de jolies histoires entrecroisées.

« C’était au début du printemps, un jour de pluie. » Ainsi commence l’histoire de Chobi et Miyu. Comme il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous, c’est en prenant exceptionnellement un chemin différent que Miyu découvre Chobi, abandonné dans une boîte en carton, et décide de l’accueillir chez elle. Une complicité naît et Chobi est très fier de devenir son chat à Elle.

A partir de cette histoire, d’autres récits se tissent, alternant les points de vue humain et animal : des rencontres entre chats et humaines qui prennent mutuellement soin l’un de l’autre, des dialogues entre boules de poils et de griffes en exploration ou défense de territoire, et sur tout cela règne l’aura d’un chien d’une grande sagesse imposant un étonnant respect à toute la gent féline.

Un court roman, tendre et délicat, sur les liens si particuliers que ne nous pouvons créer avec les animaux et leur capacité à nous mettre en relation avec le monde qui nous entoure pour peu qu’on accepte de les suivre.


Kuro se lève d’un bond.
Il doit lui montrer ce que c’est, la vie.
– Suis-moi !
Il part se promener avec Shino sur ses talons.
La vie de chat, ça s’apprend dans la rue. Shino n’est plus toute jeune, mais il n’est pas trop tard pour se lancer dans quelque chose de nouveau.
Comme avec un chaton, Kuro use de toute sa patience à lui enseigner les choses de la vie.
[…]
Elle apprendra au fur et à mesure.

Nadège

Le Mot et le Reste, Littérature québécoise, Romans

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Le Mot et le Reste

Allongée sur le dos, les bras en croix, ouverts comme des voiles légères à la surface de l’eau, la tête immergée, Simone n’entend plus que le bruit sourd du monde. C’est le son des souvenirs, des voiles déchirées, des mâts cassés, les vagues trop hautes qui broient les navires. Elle se met à réciter spontanément un poème qu’elle a recopié dans un cahier :

Homme libre, toujours, tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

[…]

Simone s’abandonne à ce paysage incertain, mais une vague plus forte la fait basculer. Lorsque son corps se met à couler dans l’obscurité, elle se cambre, d’un coup de reins elle remonte et se retourne sur le dos. Les yeux ouverts, elle regarde le ciel rempli d’écume, se dit que la nuit ne finira pas, le son des souvenirs viendra la percuter encore longtemps. Ce ciel n’a rien d’une promesse. Simone ne sent plus ses bras, plus ses jambes, elle se laisse dériver en espérant échouer sur un écueil.

Nous sommes en 1949. Près de 70 ans plus tard, sa fille Hannah écrira :

Un jour j’ai vu ma mère entrer dans la mer comme si elle enlaçait un corps aimé, comme si les coups violents des vagues contre ses hanches étaient ceux d’un amant auquel elle s’abandonnait. Pour elle, l’eau n’était pas glaciale, le soleil ne brûlait pas sa peau. Le vent balayait ses cheveux, révélait la beauté de ses traits et la forçait à ancrer ses pieds plus profondément dans le sable. Son regard cherchait-il quelque chose au bout du vide, attendait-elle que la mer rejette des débris reparus à la surface comme le son des souvenirs ? Alors, ma mère redevenait pour moi une inconnue.

Que connaît-on de ses parents ? de leurs joies et de leurs tourments intimes ? de leur existence avant nous, voire malgré nous ? Toute sa vie, Simone est restée inaccessible à Hanna, murée dans le silence, dans des regards perdus au-delà des flots, les oreilles assourdies du son des souvenirs. A sa mort, Hanna retrouve des photos, des carnets, des coupures de journaux. Elle découvre l’histoire de sa mère, la jeune femme qu’elle fut avant sa naissance, le récit d’un amour et d’une souffrance immense.

Par-delà la mort, Hélène Dorion tisse les liens entre ces deux femmes en remontant les fils de leur histoire familiale, en dénouant les nœuds avec patience et délicatesse. Quel secret les unit et les éloigne inexorablement l’une de l’autre ? Quelles douleurs, parce qu’elles sont tues, se transmettent de génération en génération, comme une fatalité ou une loyauté à toute épreuve, jusqu’à se priver de vivre sa propre vie ? Et comment les mots et, singulièrement, la poésie, peuvent être une clé pour avancer, guérir, se réconcilier et se libérer, enfin, peut-être ?

A travers, l’histoire particulière d’Hanna et de Simone, Pas même le bruit d’un fleuve touche à l’universel : une belle réflexion sur cette difficulté, voire cette impossibilité, de rencontrer l’homme ou la femme au-delà du père et de la mère, et réciproquement d’être reconnu en tant qu’individu au-delà de son statut d’enfant. Comment percer la carapace ? comment se rencontrer d’homme à homme, de femme à femme, d’individu à individu, au-delà du rôle familial et de la hiérarchie des générations ? Qu’est-ce qui, de l’histoire de l’autre, nous appartient aussi un peu, tout en nous restant étranger ?

Nadège

Romans, Stock, Littérature québécoise

« Sauvagines », de Gabrielle Filteau-Chiba, Stock

Pourquoi donc a-t-on tant besoin de beauté ? Et si on la laissait vivre en paix dans l’espoir de la recroiser un jour ? Pensée pour la peau du coyote roux couchée sur ma banquette de camion, la teinte de sa fourrure pareille à celle des cheveux d’Anouk. Sentiment profond que la bonne chose à faire, en matière d’équilibre planétaire, est de protéger les vulnérables. Courir, quand c’est un tyran qui s’approche trop de ta roulotte. Ou riposter. (p. 249)

Après Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba revient avec un roman épris de nature et de liberté, d’autant plus que celles-ci sont menacées.

Raphaëlle, garde forestière au cœur de la forêt du Kamouraska, découvre un site de trappe illégale sur lequel sa chienne, Coyote, s’est fait piéger. Sa colère s’accroît quand elle découvre qu’elle est elle-même surveillée par le braconnier. Celui-ci se révèle en plus un chasseur redoutable et dangereux pour la gent féminine. Prenant personnellement à cœur cette affaire, ne pouvant compter sur son institution pour l’aider à démasquer un homme dont tout le monde connaît le nom, mais que personne n’ose dénoncer ouvertement, Raphaëlle se donne pour mission de protéger à tout prix la nature et ses semblables de ce criminel.

Un roman dépaysant et écologiquement engagé, portant un regard à la fois ébloui et inquiet sur la beauté fragile du vivant.

Nadège

Gallimard, littérature belge, Récit

Une ascension, Stefan Hertmans, Gallimard

Se promenant dans sa ville natale de Gand un jour de 1979, le narrateur tombe en arrêt devant une maison : visiblement à l’abandon derrière une grille ornée de glycines, cette demeure l’appelle. Il l’achète aussitôt et va y vivre près de vingt ans.
Ce n’est qu’au moment de la quitter qu’il mesure que ce toit fut également celui d’un SS flamand, profondément impliqué dans la collaboration avec le Troisième Reich. Le lieu intime se pare soudain d’une dimension historique vertigineuse : qui était cet homme incarnant le mal, qui étaient son épouse pacifiste et leurs enfants ? Comment raconter l’histoire d’un foyer habité par l’abomination, l’adultère et le mensonge ?
À l’aide de documents et de témoignages, le grand romancier belge Stefan Hertmans nous entraîne dans une enquête passionnante qui entrelace rigueur des faits et imagination propre à l’écrivain. Examen d’un lieu et d’une époque, portrait d’un intérieur où résonnent les échos de l’Histoire, Une ascension est aussi une saisissante plongée dans l’âme humaine.

Qualifiée de « roman » par son éditeur, Une ascension, la nouvelle publication de Stefan Hertmans, relève plutôt de l’auto-docu-fiction. C’est ainsi que l’auteur lui-même décrit sa démarche et cela nous semble beaucoup plus juste. En effet, si Stefan Hertmans imagine certains éléments, fictionnalise certains aspects, son travail se base à la fois sur son vécu et sur une enquête minutieuse au sujet de Willem Verhulst.

Par où l’histoire commence-t-elle ? On pourrait la prendre par plusieurs bouts, bien sûr. Alors choisissons de la faire commencer par la lecture d’un témoignage d’Adriaan Verhulst, ancien professeur d’Hertmans et fils de Willem Verhulst : dans Zoon van een ‘foute’ Vlaming, paru il y a un peu plus de vingt ans, Adriaan Verhulst indique que son ancienne maison familiale est occupée par Stefan Hertmans. Celui-ci prend conscience de la dimension historique de ce lieu, de ce à côté de quoi il est passé – volontairement ou non – lors de sa première visite, par exemple. C’est elle qui donne corps au roman : gravissant à nouveau, par le souvenir et la pensée, les escaliers de cette maison de la cave au grenier en compagnie du notaire De Potter, Stefan Hertmans passe en revue chaque pièce et les événements qui s’y sont déroulés. Le portrait de Willem Verhulst et son parcours se dessinent à travers documents officiels, mémoires des protagonistes (Willem Verhulst, Griet Latomme – sa maîtresse, entre autres), le journal tenu par sa femme, Mientje (personnage admirable) et des entretiens de l’auteur avec les filles de Verhulst, notamment.

Tout au long de cette enquête, Stefan Hertmans nous entraîne à sa suite : nous l’accompagnons sur les lieux qu’ils visitent, nous examinons avec lui certains documents. Nous sommes saisis d’effroi face à la froideur et à la folie de cet homme, tout en nous étonnant des étranges circonvolutions de l’Histoire qui fait s’entrelacer les destins, parfois à des années d’écart, pour le meilleur et pour le pire.

Nadège

Actualité et animations

Enquête sur Gembloux

Bonjour à tous,

En 2019 et 2020, la Ville de Gembloux a lancé son Schéma Communal de Développement Commercial avec un processus participatif. Vous aviez montré un intérêt et/ou participé à une réunion permettant de récolter votre avis sur les fiches-actions à mener dans le cadre de ce schéma.

Certaines fiches sont actuellement lancées notamment celles visant à la définition d’une identité territoriale.

Si ce n’est pas déjà fait, la Ville de Gembloux vous invite à répondre à l’enquête en ligne et à la diffuser autour de vous, notamment à la tranche d’âge moins de 25 ans et plus de 65 ans, sous-représentées dans les réponses actuellement reçues.

Voici le lien de l’enquête en ligne : https://www.gembloux.be/ma-commune/services-communaux/dynamique-urbaine/pour-une-identite-attractive-pour-la-ville-de-gembloux.

Vous avez aussi l’occasion, si vous le désirez, de vous inscrire à des ateliers pour pousser plus loin le processus participatif dans l’identification et la mise en valeur de notre identité territoriale. Prenez contact avec Thomas Larielle de la dynamique urbaine : thomas.Larielle@gembloux.be

Au diable vauvert, Au Diable Vauvert éditions, auteur belge

Le Sang des bêtes, Thomas Gunzig, éd. Au diable vauvert

« Qu’ai-je fait de ma vie ? » C’est une question que tout le monde se pose un jour ou l’autre et c’est le cas également pour Tom, qui fête ses 50 ans. Cette question le taraude en voyant un petit garçon passer en courant devant son magasin de compléments alimentaires pour culturistes où il est vendeur. Tom est fatigué, de tout, de ce travail inutile, de ses fils d’actualités Facebook ou Instagram qui lui montrent tout le temps la même chose. Fatigué quand il rentre à la maison où rien n’a changé, sa femme toujours pareille à elle-même qui essaie de lui faire plaisir ce qui le force à avoir l’air heureux et le fatigue encore plus. Il y a son fils qu’il n’a jamais compris et qui vit avec une femme qu’il comprend encore moins. Il y a aussi son père, juif, rescapé de la Shoah auquel il refusait de ressembler, raison pour laquelle il a fait du culturisme pour ne plus avoir l’air de ce « petit juif maladif ».

Mais à 50 ans, voilà le fils et le père qui investissent la maison familiale et Tom sait encore moins où il en est quand, lui aussi, ramène à la maison une jeune femme qu’il a sauvé des griffes d’un homme et qui lui soutient qu’elle est une vache.

C’est une histoire cocasse, déroutante mais dans l’air du temps que nous conte Thomas Gunzig. Ses personnages nous bousculent dans nos certitudes anciennes ou modernes. J’ai ressenti de l’empathie pour son personnage déboussolé par la réalité actuelle qui le dépasse.

Un roman actuel et universel à la fois.

Thomas Gunzig viendra nous présenter son livre le 24 février à 19h30. En raison de l’affluence, la rencontre se fera à la Bibliothèque Henin-Sodenkamp, rue des Oies, 1a-2a à 5030 Gembloux.

Actualité et animations

Meilleurs vœux pour 2022

Chers vous toutes et tous,

Quelques mots pour vous remercier pour votre fidélité tout au long de cette année écoulée. Votre gentillesse, vos questions pertinentes, nos conversations et échanges à propos des livres et lors de nos animations nous ont portées, Nadège et moi.

Nous prévoyons quelques rencontres pour cette nouvelle année mais nous attendons une perspective plus dégagée avant de vous donner rendez-vous. Il y aura Michel Francard, auteur du Dictionnaire des belgicismes, Thomas Gunzig devrait venir nous présenter son nouveau roman qui sortira très prochainement, Nadine Monfils viendra également présenter sa série Les folles enquêtes de Magritte et Georgette. Toutes les dates seront annoncées très prochainement, n’hésitez pas à vous inscrire à notre lettre d’information.

Les travaux prévus pour la place de l’Orneau dont on parle depuis quelques années devraient réellement commencer en 2022 mais pas d’inquiétude, nous allons trouver des solutions pour que vous puissiez commander et retirer vos livres facilement. Certains d’entre vous utilisent le service librel.be qui vous permet de commander en ligne et il y aura toujours le téléphone et les mails. Nous essayerons de mettre en place un service de dépôts et de livraisons à domicile si la place se révélait difficilement accessible.

Mais avant cela, nous espérons que vous passerez une excellente fin d’année et vous souhaitons le meilleur pour 2022 : des rires, des chants, des spectacles, des repas entre amis, en famille au restaurant ou chez soi, la vie la plus belle qui soit pour chacun.

Laurence et Nadège,

Club de lecture, Fleuve

Rentrée littéraire – Club de lecture – Un autre bleu que le tien – Marjorie Tixier – Fleuve

Deux avis croisés …

Celui de Simone :

J’ai beaucoup aimé ce livre, il m’a profondément touchée au point de m’aider à aimer ma vie.
Il y a trois femmes profondément blessées, « sans le montrer », qui vont cheminer l’une vers l’autre
dans un chemin de guérison intérieure, se retrouver puis, réparées, apaisées, repartir vers
leurs destinées propres.


Et puis il y a ce petit Solen, sans doute un enfant indigo ou asperger, qui dysfonctionne dès
que l’amour se fige autour de lui : il réagit comme un indicateur d’amour ; très connecté à
lui-même, il sent les choses et arrive à réunir les gens qu’il aime. Il est à l’image de notre enfant intérieur, inter-rieur.

Evidemment c’est un roman, donc peu probable dans les faits, mais tellement nourrissant
dans le courage d’être, avec cette complicité typiquement féminine.

Et celui de Philippe : C’est l’histoire de trois jeunes femmes plutôt quadra qui se retrouvent par hasard dans une petite ville de province suite à des circonstances difficiles.

L’une y vit avec son compagnon depuis plusieurs années, elle est devenue muette suite à une quasi  noyade dans l’océan. Son couple vit dans l’amour mais aussi dans le silence quasiment complet. Récemment séparée, l’autre est amputée des deux jambes suite à un accident d’escalade et doit se soigner dans des eaux thermales où elle fait la connaissance de la première. Leurs deux personnalités très différentes se confrontent et naît une amitié. La troisième s’est installée là avec son jeune fils, à la recherche d’une mère qu’elle croyait morte et qui, peut-être, y serait installée. Elle bénéficie de la bienveillance d’un commerçant qui la prend en protection, elle et son jeune gamin.

Leurs destins à toutes les trois se croisent et, petit à petit, elles changent leurs manières de voir la vie et de se reconstruire de leur propre drame. Je n’ai lu que la moitié de l’ouvrage. L’écriture est belle et limpide mais lente, très attachée aux détails et à tout ce qui concourt à une atmosphère intimiste. Ca aborde les secrets, les histoires trop douloureuses pour être évoquées, la réparation des fractures secrètes et, peut-être (je ne suis pas allé jusqu’au bout), le prix à payer pour vivre mieux.


Un bel ouvrage, mais il faut aimer…

Club de lecture, L'observatoire

Rentrée littéraire – Club de lecture – Eichmann à Buenos Aires – Ariel Magnus, L’observatoire

Ce livre décrit les années passées en Argentine par Adolf Eichmann, l’architecte de la déportation des Juifs vers les camps de la mort, dans les années cinquante. Son intérêt repose sur un paradoxe : il est à la fois un roman, c’est-à-dire qu’il ne revendique pas la véracité historique. Il est donc écrit de A à Z en se mettant dans la tête d’un des plus grands criminels de tous les temps (observant le monde, réfléchissant à son ancien « travail », inabouti à ses yeux – seulement cinq millions de morts sur la conscience !!! -, à son sort de nazi contraint à la clandestinité, etc.), mais, en même temps, il est écrit par un journaliste qui, à ce titre, a veillé à s’inspirer des meilleures sources bibliographiques, notamment les propres écrits de Eichmann. Cela donne un prétendu « roman » qui se concentre sur les pensées les plus intimes d’Eichmann pendant toutes ces années péronistes et qui, en réalité, n’attache que très peu d’importance au déroulé chronologique de la vie d’Eichmann en Argentine.

On y découvre un homme d’une froideur épouvantable (y compris avec ses enfants), d’un mépris absolu pour les Juifs, machiste, abreuvé d’idées totalitaires et, comme le dit l’auteur, un « assassin timide ». Le livre démarre avec le rapatriement discret de sa femme et ses trois enfants qui arrivent à Buenos Aires grâce au réseau qui organise l’exfiltration des dignitaires nazis depuis l’Allemagne, jusqu’à la capture d’Eichmann par une quatuor de jeunes juifs traqueurs d’ex nazis, en passant par l’obsession de celui-ci à vouloir raconter ses mémoires alors qu’il sait qu’il doit absolument rester discret s’il ne veut pas qu’on retrouve sa trace, cette vanité revancharde étant un des aspects de sa personnalité. On y voit aussi défiler quelques autres nazis avec lesquels il entretient des relations nostalgiques de l’horreur. On y voit tous les détours intellectuels qu’il emprunte pour justifier l’horreur de ses actes et sa haine viscérale des Juifs.


Malgré quelques passages (heureusement rares) où les phrases s’étirent sur une demi-page et ne brillent pas par leur clarté, c’est bien écrit et je ne l’ai pas lâché d’une semelle. Sobre mais glaçant !!

Un avis de Philippe

Club de lecture, Presses de la cité

Rentrée littéraire – Club de lecture – Pavillon des combattantes – Emma Donoghue – Presses de la cité

Récit qui nous plonge dans les années 1918-1920 à Dublin dans un service dédié aux femmes qui éprouvent des difficultés durant leur grossesse et qui présentent l’infection de la grippe espagnole.

En suivant le vécu de l’infirmière de service, nous découvrons l’horreur de cette infection, les injonctions du gouvernement qui ressemblent de manière très prégnante à celles du premier confinement. Idem pour la méfiance des gens dans la rue, les transports en commun.

J’ai dévoré ce livre tant cet auteur nous tient en haleine dans ce quotidien de l’infirmière, de son adjointe inopinée et de sa collègue sœur. Il dépeint d’une part le sens du devoir de cette sœur qui assure les soins la nuit, son sacerdoce et la malédiction religieuse qu’elle nomme face à ces femmes dites « paria de la société » et d’autre part, l’humanité de cette jeune infirmière qui se retrouve à la tête d’un service sans y être préparée. L’intervention de la gynécologue, qui a réellement existé, montre aussi le tiraillement des Irlandais durant cette période de guerre et cette épidémie entre sauver sa patrie, ses femmes ou aller dans le sens de la politique et de la religion en vigueur.

Livre haletant, interpellant vu les similitudes avec le covid-19 mais très explicite sur les duretés du soin dans ces conditions d’hygiène difficiles.

Un avis de Christine

Cherche midi, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Apprendre à se noyer – Apprendre à se noyer – Jeremy Robert Johnson – Le Cherche Midi

Un père accompagne son fils au bord d’une rivière tumultueuse, quelque part en Amérique du Sud. Il lui apprend à pêcher. Mais l’affaire tourne mal et l’enfant est emporté par un monstre aux allures de requin. Son père devient fou et n’ose pas retourner dans son village pour avouer à la Maman le manque de vigilance dont il a fait preuve. Il s’enfonce dans la jungle avec un énorme sentiment de culpabilité. Il tombe sur la Cuja, une vieille femme qui a une terrible réputation et qui décide néanmoins de l’aider au prix d’un pacte avec elle.


Ce livre court et écrit comme une fable ou une métaphore sur la vie pose la question de la survie après la mort d’un enfant. Comment vivre avec le poids de la culpabilité ? Comment renouer avec la vie ? Peut-on encore lui faire confiance ? La vengeance a-t-elle un sens ? Comment renouer avec la communauté humaine ? La mort est-elle la seule solution ? Peu friand de fables, j’ai pourtant été happé par ce roman court et bien écrit, lu quasiment d’une traite.

Un avis de Philippe

Actes Sud, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Pleine terre – Corinne Royer – Actes Sud

Une révélation ! Un plaisir intégral de découvrir ce livre et cet auteur. Récit très bien écrit et bien structuré. A partager absolument pour tout qui s’intéresse, de près ou même de loin, à la terre, à la ruralité, à l’élevage, mais surtout à la façon dont une certaine conception du soin à la terre et aux animaux s’entrechoque (très) violemment aux exigences de l’agriculture industrielle.


Cela se passe en France, mais pourrait se passer en Belgique. Un agriculteur d’à peine 38 ans, harcelé par des fonctionnaires zélés et insensibles, fait barrage aux procédures qui s’abattent sur sa têt en matière de suivi sanitaire et décide de « cavaler » dans la forêt, où il disparait pendant dix jours. Ceci est inspiré d’un fait divers authentique qui s’est déroulé (dramatiquement!) en France il y a trois ans. Bien qu’il s’agisse d’un ROMAN, l’intelligence de l’autrice est d’avoir rendu cela plausible via une bibliographie très élaborée et, surtout, d’avoir opté pour une construction narrative en deux temps.

Primo, les jours de cavales en solitaire de Jacques Bonhomme (le nom du personnage central, allusion aux Jacqueries), l’un après l’autre. Secundo, faire parler, entre chaque jour de cavale, ceux et celles qui connaissent cet agriculteur hors normes (par ailleurs, grand lecteur) et qui attestent non seulement de sa bonne foi, mais aussi de sa pratique d’une agriculture vraiment et profondément saine, tant sur le plan « physique » que « moral »: sa soeur, un couple d’amis, d’autres cultivateurs, et… un des fonctionnaires obnubilés par la bureaucratie, troublé par le « mal qu’il a fait, peut-être…. »


C’est un roman profondément ancré dans notre époque, magnifiquement écrit (qui m’a vraiment ému à deux reprises) et qui fait beaucoup, beaucoup écho aux grandes questions de l’avenir des équilibres sur la Terre.


Humain, profond et contemporain (malgré, peut-être, un petit rebondissement dans les dix dernières pages qui n’était peut-être pas indispensable, mais ceci est vraiment mineur….).


Je ne saurais trop le recommander !

Un avis de Philippe.

Club de lecture, Fleuve noir

Rentrée littéraire – Club de lecture – Mirrorland- Carole Johnstone – Fleuve Noir

La première vie de Cat s’arrête à l’âge de 12 ans, quand, avec sa sœur jumelle, elle
quitte la maison familiale, maman et papy suite à un drame.


Après des années en orphelinat, Cat et El s’installent alors que Ross, le petit voisin
de leur jeunesse, réapparait dans leur vie. Finalement, Ross épousera El.


Embarquée dans des souvenirs liés à Mirrorland, lieu imaginaire mais bien réel par
certains aspects, mélange de l’Ile au Trésor, de Shawshank Redemption, du Monde
de Narnia … Cat quitte l’Ecosse pour Los Angeles.


La disparition d’El la fait revenir à Edimbourg et elle devra se battre avec ses
souvenirs pour essayer de comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. Les messages et indices qui jalonnent son parcours l’obligent à démêler le vrai du faux.


Toute l’histoire est écrite du point de vue de Cat. Le style peut être surprenant au début, Cat oscillant du présent à ses souvenirs sans transition.


Si j’ai regretté une légère baisse d’intensité à la fin de la première partie, un
évènement majeur relance brillamment l’intrigue. J’ai vraiment été transporté par
cette histoire et par sa fin qui fait la synthèse entre réalité et imaginaire.


Espérons que l’engouement autour de ce premier roman donnera l’idée de faire
traduire en français les nombreuses nouvelles écrites par Carole Johnstone.

Des impressions de lecture de Stéphane

Belfond, Club de lecture

Rentrée littéraire – Club de lecture – Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes – Lionel Shriver – Belfond

Serenata et Remington forment un couple plutôt uni, à la soixantaine, par une belle
complicité. Les enfants ont quitté le nid ; la fille s’est mariée à un ultra-religieux
catholique et enchaîne les grossesses et les prières. Quant au fils, il vit d’expédients
et rentre de temps en temps chez papa-maman quand il manque d’argent. Un jour,
Remington, qui s’est fait virer de son travail, annonce à Serenata qu’il envisage de
courir un marathon.


Ce roman se lit de manière agréable, même si on ne comprend pas au premier abord
ce qui met Serenata, la protagoniste principale, aussi en colère dans le fait que son
mari se décide, à plus de 60 ans, à courir son premier marathon. Elle ne l’encourage
en aucune manière, considérant qu’il ne fait que répondre à une mode horripilante.
Dans leur couple, c’est elle la sportive, depuis toujours, mais sans compétition ni
publicité. Par contre, des problèmes de genou l’obligent à limiter sa pratique
journalière, ce qui l’irrite au plus haut point. Elle doit se faire opérer, mais retarde
l’échéance, par peur. Elle a aussi des problèmes de boulot, car elle est voix pour des
livres audio, et on lui reproche aujourd’hui ce qu’on appréciait chez elle hier, à savoir
de bien imiter les accents.


Premier livre de Lionel Shriver pour moi, donc pas de comparaison possible avec
des ouvrages antérieurs. Problème pour moi, la traduction du titre. En anglais, The
motion of the body through space
, soit Le déplacement du corps dans l’espace, une
expression qui revient à plusieurs reprises dans le roman, alors que je n’ai même pas
vu passer le temps (qui n’est pas celui de Rem lors de son marathon) qui sert de titre
en français.


Le vrai thème du livre, c’est le vieillissement et la difficulté à accepter la réduction
des capacités physiques qui y est liée. D’autres thèmes s’y greffent, comme la mode
des défis en sport et le business que c’est devenu (après le marathon, le triathlon avec
une vraie critique du toujours plus qu’on observe dans ce genre de milieu), l’adhésion
à une religion et la perte de libre arbitre que l’on retrouve chez les adeptes (et le
parallèle entre sport et religion est parfois parlant), le délabrement des services
publics, les listes des choses à faire avant de mourir et aussi le politiquement correct
(#metoo et black lives matter sont passés par là).


Au niveau du style, il y a beaucoup de dialogues (plus que dans ce que je lis
d’habitude) et de monologues intérieurs. Les dialogues sont souvent très réussis,
surtout entre époux, mais le procédé est parfois lourd. Le ton est sarcastique, mais
parfois dépasse les limites de la méchanceté. Ce n’est pas si drôle que ça se voudrait,
même si ce n’est jamais dénué de pertinence. On peut également reprocher quelques
longueurs et répétitions. Toutefois, je ne me suis pas ennuyée.

Un avis de Laurence Jaspard

Gallimard, littérature belge

L’été sans retour, Giuseppe Santoliquido, Gallimard

Durant mes vacances, j’ai lu le nouveau livre de Giuseppe Santoliquido, auteur que nous avions reçu en 2013 pour son roman Voyage corsaire paru chez Ker.

En 2005, dans un petit village italien, une jeune fille de 15 ans disparaît. Chiara a disparu sur le chemin, pas bien long, entre sa maison et celle de sa cousine un peu plus âgée qu’elle, avec laquelle elle devait se rendre à la fête du village. Nous suivons le déroulement de l’enquête mais surtout l’installation d’un spectacle télévisuel mis en scène peu à peu par les télévisions nationales avec la complicité de Lucia, la cousine.

Tout le monde a les yeux rivés sur son écran pour scruter les moindres faits et gestes de la famille, du procureur, des enquêteurs. Ce qui est le cas également de Sandro, le narrateur de l’histoire.

Ce jeune homme, mis au ban du village pour une raison que nous découvrirons au fil du récit était, à une époque, très proche de la famille de Lucia et principalement du Pasquale, le père de celle-ci.

Grâce à sa voix, nous sommes entraînés dans une Italie rurale, magnifique mais ancestrale où les coutumes restent bien ancrées dans le quotidien même chez les plus jeunes. Le suspense est très bien maîtrisé et le lecteur se perd en conjectures pour trouver pourquoi, comment et qui a bien pu faire disparaître Chiara. Mais Giuseppe Santoliquido, ne perd pas son lecteur et son écriture, maîtrisée et très belle, donne à ce roman une très belle couleur.

Une lecture que je vous conseille vivement. Nous recevrons l’auteur le jeudi 30 septembre à 19h30.

Laurence

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Sur quoi repose le monde, Kathleen Dean Moore, Gallmeister

Un coup de cœur de Nadège qui aime les lectures méditatives.

Regarder le monde, c’est regarder les êtres aussi bien que les lieux. On peut ainsi mieux comprendre et mieux les préserver.

Après le merveilleux « Petit traité de philosophie naturelle » dont Nadège vous avait parlé durant le confinement, elle a lu ce nouveau récit de Kathleen Dean Moore qui partage ses méditations sur la beauté du monde avec sagesse et sérénité.

Voici un petit extrait que Nadège m’a lu et qui m’a impressionnée :

« Les parents ne veulent -ils pas le meilleur pour leurs enfants ? Pour leur offrir de grandes maisons, nous détruisons d’anciennes forêts. Pour leur offrir des fruits parfaits, nous contaminons leur nourriture avec des pesticides. Pour leur offrir les dernières technologies, nous transformons des vallées entières en décharges de déchets toxiques. (…) Nous serions prêts à faire n’importe quoi pour nos enfants sauf la seule chose qui soit essentielle, nous arrêter et nous demander : que faisons-et que laissons-nous faire ? (…)

Que diront nos petits-enfants Je crois que je peux : Comment avez-vous pu ne pas savoir ? Quelle autre preuve vous fallait-il pour comprendre que vos vies, vos petites vies confortables, nuiraient autant aux nôtres ?(…) Pensez-vous vraiment qu’elle n’était qu’à vous seulement – cette belle planète ? Vous, qui aimiez vos enfants, pensiez-vous vraiment que nous pourrions vivre sans air pur et sans villes saines ? (…) Et si vous le saviez, comment avez-vous pu ne pas vous en soucier ? (…)

C’est un texte fort mais également poétique dans lequel l’autrice parle de sa relation à la nature au travers de son jardin, de ses promenades avec son compagnon, au temps qui passe également avec l’évocation de son père.

Actes Sud, Policier - thriller, Romans

« Le Nouveau », Keigo Higashino, Actes Sud

« Le nouveau », c’est Kaga, récemment muté au commissariat de Nihonbashi à Tokyo. Il est chargé d’enquêter sur le meurtre de Mitsui Mineko, une femme de quarante-cinq ans retrouvée étranglée dans son studio. Elle aussi était nouvelle dans le quartier.

Si l’intrigue est relativement classique, ce qui fait le charme et l’intérêt de ce roman, c’est d’abord son enquêteur atypique réputé pour son sens de l’observation. S’attachant à de menus détails auxquels personne ne prête attention, il avance étrangement, mais sûrement vers la résolution de l’énigme. Par ailleurs, Kaga s’intéresse autant à l’enquête qu’aux gens qu’il rencontre et fait preuve envers ses interlocuteurs d’une grande humanité, voire d’une délicatesse touchante.

Cette attention à l’humain se révèle également dans la construction du roman, chaque chapitre étant consacré à un personnage lié de près ou de loin à l’affaire, en privilégiant les commerçants du quartier de Nihonbashi. Le lecteur suit Kaga dans ses déambulations, découvre avec lui les petites échoppes, fait connaissance avec les habitants de ce coin de Tokyo. Si le récit semble brouillon au départ et s’il faut s’accrocher pour intégrer tous les noms qui défilent, une géographie finit par se dessiner et les liens se tissent. Chaque chapitre se déploie comme une petite nouvelle – que les personnages réapparaissent ou non, chacun aura droit à la résolution de son mystère – pour s’assembler finalement en un roman cohérent et sensible.

Nadège

Picquier

La papeterie Tsubaki – OGAWA Ito – traduit du japonais pas Myriam Dartois-Ako – Picquier

Après avoir voyagé, Hatoko – surnommée Poppo – rentre chez elle, à Kamakura, pour s’installer dans une ancienne maison traditionnelle, prendre possession de la papeterie que lui a léguée sa grand-mère et devenir à son tour, comme elle l’a appris, écrivaine publique.

Jour après jour, la jeune femme raconte sa vie par le menu : ménage, repas, échanges avec sa voisine, accueil des clients dans le magasin … Surtout, elle parle de l’Aînée, sa grand-mère, de ses travaux d’écriture et des personnes qui lui confient le soin de trouver les mots qui leur manquent.

Au fil de l’histoire, la relation qui la lie à sa grand-mère se dévide comme pelote, le portrait de cette aïeule exigeante, sévère et austère, se nuance peu à peu de teintes plus douces, et la légende « familiale » se détricote … L’auteure tire ainsi le fil de la filiation, interroge l’amour qui ne se dit pas – ou d’une façon détournée et maladroite –, la transmission qui s’impose et la manière dont se trame un destin.

Se déploie aussi, dans ce roman, l’art d’écrire pour les autres, un art fait d’une attention fine, d’un soin extrême et d’une sensibilité vibrante, d’une empathie discrète et d’une clairvoyance prudente, qui se manifestent dans le choix des mots et des tournures, bien sûr, mais aussi dans celui de la couleur de l’encre, de la forme et de la texture du papier, du type d’enveloppe … tout, jusqu’au timbre, doit être signifiant et adéquat – de sorte que les séances d’écriture relèvent presque du rituel.

Et c’est cela – en plus du personnage attachant et touchant – qui réjouit et charme, dans La Papeterie Tsubaki : cette façon de vivre, d’être et de faire, de regarder et de sentir, d’entrer en relation avec les autres … empreinte d’une délicatesse et d’une attention qui rendent à toute chose, grande ou petite, visible ou invisible, sa valeur et son importance. C’est comme si, dans la partition de la vie, aucune note ne devait être négligée, pas même la plus ténue – car elle contribue autant que les autres à l’harmonie et à la mélodie de l’ensemble.

Delphine

littérature belge, Rouergue

Debout dans l’eau – Zoé Derleyn – la brune au Rouergue

Debout dans l’eau est un livre écrit à hauteur d’enfant – d’une profondeur dont on oublie parfois que ces petits êtres sont dotés … La narratrice, abandonnée par sa mère, est une « enfant naturelle » – comme on les appelait à une époque où il n’en existait pas d’artificiels. Depuis ses deux ans, elle vit chez ses grands-parents, dans le Brabant flamand. À onze ans, elle partage ses journées entre le jardin, l’école et la maison où règne sa grand-mère, une femme pudique dont l’affection se manifeste un peu rugueusement. À l’étage gît son grand-père, un homme à l’ancienne, qui ne règne plus, lui, depuis que la maladie l’a pris et alité.

C’est une vie simple et quotidienne que celle de cette enfant : les repas, le soin du potager et du jardin, les promenades, les repas, les jeux plus ou moins doux avec les chiens, la visite quotidienne au vieillard mourant … Et aussi : l’observation passionnée – et rageuse à la fois – de Dirk, un jeune homme venu s’occuper du jardin ; et surtout : les bains dans l’étang.

Ce n’est pourtant pas une vie fade ou monotone : c’est une existence intense que celle de cette enfant qui habite le temps et ses gestes, ses instants et les lieux, d’une présence pleine, d’une curiosité ardente, d’un imaginaire puissant et d’une sensibilité fine et vibrante. Son regard la colore, la nuance, la moire, cette vie sans remous apparent – mais vivante d’une vie insoupçonnée, voilée, comme celle de l’étang – et c’est d’abord lui qui fait l’agrément et la valeur de ce premier roman, comme il fait ceux des heures sans fard.

C’est ensuite ce personnage d’enfant, cette gamine émouvante et étonnante, quelquefois ignorante de ce qui se trame en elle, sous la peau, et qui observe le monde et les adultes, et s’interroge. C’est aussi l’écriture sobre et imagée de Zoé Derleyn, son ton juste, sa façon de dire la matière et la chair du monde – des plantes, des animaux, des gens, de l’étang … C’est enfin sa manière de poser, comme une étoffe douce qu’on ne déplie pas mais dont l’un ou l’autre coin, glissant, se déploie, les sujets de son roman : la maladie et la mort, la filiation, les relations entre une enfant et ses grands-parents, la figure grand-paternelle, l’amour qui ne se dit guère ou manque, le silence et la parole retenue ou empêchée, la solitude, les préludes du désir …

C’est un beau roman que Debout dans l’eau. Un roman qui donne à songer, à rêver, à imaginer. Et un roman qui m’en a rappelé d’autres : l’étang, qui y est presque un personnage, et la relation profonde, sensuelle, curieuse et amoureuse, que la petite fille a noué avec lui, évoquent le magnifique La Comtesse des digues de Marie Gevers, avec Suzanne qui aime passionnément le fleuve, mais aussi Vie et mort d’un étang, pour le rôle que joue dans l’histoire cette eau trouble et miroitante. Pour le point de vue enfantin qui nous ramène au regard enchanté et enchanteur de l’enfance, j’y entendus quelques échos de Guldentop – tous deux de la même auteure, à découvrir si vous ne la connaissez pas !

Actualité et animations, auteur belge

Les vers de l’amitié – Karim Pont – Fawkes éditions

Karim Pont, que nous recevons à la librairie le 11 juin de 17h à 19h30, est un ancien joueur de tennis et une figure gembloutoise connue. Amoureux des mots et auteur d’un livre consacré à ce sport, il vient de faire paraître un recueil de poèmes drolatiques parrainé par Bruno Coppens qui a écrit la quatrième de couverture – un texte qui nous invite à suivre les pas de Karim Pont pour réveiller et révéler les mots.

Ce sont des textes aux prises avec l’actuel et l’aujourd’hui que nous livre Karim Pont. Des textes dans lesquels il pose sur notre monde et nos façons un regard critique et ironique, plein d’humour mais aussi d’acide. Il pointe nos erreurs et nos errances, nos contradictions et nos faiblesses ; il n’épargne rien et parle de tous les sujets, des paradis fiscaux aux régimes, de la libération de la femme aux élections, et même, d’une certaine façon, de la condition humaine.

Surtout, ce sont des textes ludiques, qui jouent avec les mots, leurs sons et leurs sens, où l’on sent l’amusement de l’auteur, une liberté de ton et une vivacité qui réjouissent. 

N’hésitez pas à vous inscrire au 081/600.346 ou à librairieantigone@gmail.com

Littérature étrangère, Picquier

Le goût sucré des pastèques volées – Sheng Keyi – traduit du chinois par Brigitte Duzan et Ji Qiaowei – Picquier

Sheng Keyi est née en 1973 dans un village très pauvre de la campagne chinoise. À vingt et un ans, comme beaucoup de jeunes gens, elle quitte sa terre pour la ville, et devient romancière. Dans Le goût sucré des pastèques volées, elle raconte cette enfance, en précisant, à la fin de son récit, que « ce ne sont que des images sur la solitude et la tristesse de [s]son enfance, des souvenirs strictement personnels sans aucune prétention artistique ».

À part pour la prétention, dont elle est dénuée, il ne faut pas la croire. Non que cette période de sa vie ait été épargné par la tristesse et la solitude : la vie était – est toujours, mais d’une autre façon – rude, dans les campagnes chinoises, et l’écrivaine en a éprouvé les rigueurs et l’âpreté. 

Mais son récit, sans les occulter, sans pêcher par idéalisme – pas plus d’ailleurs que par pathos ou misérabilisme – ne se cantonne pas à ces sentiments sombres, loin de là : il donne aussi à voir, à sentir et à rêver la richesse de cette existence dépourvue d’artifices, fondée certes sur le labeur mais aussi sur une manière dense et profonde d’habiter le monde et de tisser des liens – qui semble perdue …

Il brosse ainsi, à travers une expérience singulière, un tableau de la Chine passée et présente, et souvent, Sheng Keyi se révolte et se désole – et nous avec elle ! – des ravages causés par la modernisation, le capitalisme, le consumérisme et la politique du régime en place : saccage de la faune et de la flore, mais aussi des traditions et des coutumes, de l’esprit et de l’âme. À ce titre, c’est un livre à la fois dépaysant et d’un très grand intérêt – la Chine vue par une Chinoise, et non à travers le prisme déformant d’un regard occidental.

S’y déploie, fragment par fragment, le tissu, inconnu et exotique pour nous, de la vie quotidienne d’une petite fille assez pauvre, dans la Chine de l’époque. C’est avec beaucoup de simplicité et de sobriété que la désormais citadine raconte son enfance, évoque ses joies et ses peines, sur un ton juste et avec une écriture très fluide – que la traduction a rendue telle, en tout cas. On sent aussi, dans ses observations et ses réflexions, une attention fine à toutes les manifestations de la vie et des êtres, ainsi qu’aux choses, et une hauteur d’âme, si je puis dire, qui est vivifiante.

Enfin, il faut dire un mot des dessins qui illustrent le livre, et qui sont l’œuvre de l’auteure. On y retrouve une petite silhouette vêtue de rouge et de vert, accompagnée d’un chien, dans des paysages qui donnent à songer. Leur présence, leur douceur candide, n’est pas le moindre des agréments de ce récit, dont la tonalité est certes nostalgique et mélancolique, mais qui sonne comme une conversation que nous accorderait Sheng Keyi, et qu’on voudrait voir durer un peu plus longtemps.

Delphine

Calmann-Lévy

Intuitio, Laurent Gounelle, Une lecture de Jacquy.

Gounelle, je le connaissais pour divers romans tels que « Et tu trouveras le trésor qui dort en toi », « Le jour où j’ai appris à vivre » ou « le philosophe qui n’était pas sage ».

Dès lors où est la différence avec ce dernier roman ?

Est-ce un thriller ? Ce n’est pas du Thilliez mais le côté scientifique y ressemble par moments. J’ai trouvé, par moments, des ressemblances avec Harlan Coben. Le héros réagit « à la Bolitar » quand il se trouve dans une situation inextricable.

Mais, c’est tout de même un Gounelle.

L’histoire prend-elle plus de place par rapport aux « conseils » ?  Oui, sans doute. Il y a plus d’action, le texte est facile à lire, aéré, beaucoup de dialogues et même des dessins qui aident à comprendre le cheminement de la pensée de Timothy, le héros.

Pour apprécier le roman, il faut se laisser aller et vivre l’histoire et avoir l’esprit large pour admettre que l’intuition (tant pis, je dis le terme) existe et peut se référer au présent mais aussi au passé ou au futur. Si on est cartésien, il faut l’oublier pour croire au remote viewing.

L’histoire est  bien construite et le suspense présent de sorte qu’on quitte difficilement le roman en cours. Quant au remote viewing, on est disposé à le croire ou pas. Et si , à la fin du roman, vous êtes encore sceptique, ce n’est pas grave, vous aurez passé un bon moment, c’est le plus important.

Quelques réflexions lues

–          La pluie apparu soudain…Je jetai un coup d’œil au passant dans son beau costume. Sans parapluie. Je ne pus m’empêcher d’en ressentir une pointe de satisfaction, puis haussai les épaules devant ma mesquinerie dérisoire

–          N’importe quoi ! T’as projeté sur moi ton mode de fonctionnement mon vieux 

–          Être libre, c’est agir sur la base de ses propres choix, pas en réaction à ce que disent ou font les autres

–          L’acceptation de nos défauts nous libère du jugement des autres.

http://commander le livre.

Monsieur Toussaint Louverture, Romans

Anne de Green Gables, Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture

Anne… la Maison aux pignons verts… Je pense que Laurence me parle de ce livre et de sa jeune héroïne depuis que je suis arrivée à la librairie. Monsieur Toussaint Louverture ayant eu la bonne idée de proposer une nouvelle traduction de ce texte dans une magnifique édition, la tentation était grande de m’y plonger. J’ai bien résisté un peu, mais une consœur s’étant jointe au chœur de louanges envers la petite Anne de Green Gables (le titre de l’actuelle version), j’ai évidemment fini par céder. Et quel bonheur ! Si vous n’avez pas encore fait sa connaissance, il est grand temps la rencontrer !

Marilla Cuthbert et son frère Matthew sont un couple de paysans vieillissants. Quand une de leur connaissance se rend à l’orphelinat pour adopter un enfant, ils lui demandent de leur ramener un orphelin : un garçon robuste pour les aider à la ferme. Quelle surprise et quelle déconvenue quand Matthew découvre à la gare une frêle gamine. Et pourtant, il ne faudra qu’un trajet en calèche jusqu’à Green Gables pour que le vieux célibataire effarouché par la gent féminine, et encore plus par les petites filles, ne soit charmé par le babillage incessant de ce drôle de phénomène. Marilla sera plus difficile à convaincre, mais sous ses airs peu accommodants, elle aussi se laissera rapidement attendrir par Anne (avec un E, s’il vous plaît).

Anne pose sur le monde un regard émerveillé, passe des peines les plus profondes aux joies les plus élevées en un quart de seconde, elle accumule les bêtises avec une candeur touchante, elle n’a rien et possède pourtant la plus grande des richesses : une imagination sans limite.

Lire Anne de Green Gables, c’est comme plonger dans un tableau à la craie droit sorti de Mary Poppins, c’est magique, lumineux, réconfortant. D’ailleurs, si ma lecture fut longue dans le temps, c’est sans aucun doute pour avoir le plaisir de faire durer le plaisir de ces joyeux rendez-vous.

Alors, quand viendrez-vous faire connaissance avec Anne ? Elle a tant de choses à vous raconter et tant de joie à vous apporter !

A noter : le tome 2, Anne d’Avonlea est déjà disponible et le tome 3 paraîtra dans quelques mois.

Nadège

Art, Samsa

James Ensor à Bruxelles, Vincent Delannoy, Samsa

Adolescente, je me souviens avoir visité une expo consacrée à Ensor ou la maison de l’artiste à Ostende, je ne sais plus. Une chose est sûre, j’avais été assez impressionnée et marquée par les célèbres représentations de masques. Et ce qui m’a d’abord attirée vers ce livre James Ensor à Bruxelles, c’est cette couverture représentant un tableau tout à fait différent, intitulé Le Lampiste. Quelque chose m’a émue dans ce portrait et donné envie d’en découvrir plus sur ce peintre que je réduisais à ce souvenir d’étranges et sombres carnavals. Et je n’ai pas été déçue : j’ai apprécié cette plongée dans la vie du peintre. Et cela m’a même donné envie de retourner faire un tour à Ostende pour poursuivre ma (re)découverte et/ou de lire une biographie plus générale de l’artiste. James Ensor à Bruxelles est accessible à tout lecteur pour peu qu’il s’intéresse un peu à l’art.

Le jeune James Ensor arrive à Bruxelles en 1877. Âgé de 17 ans, il entre à l’Académie Royale des Beaux-Arts où il étudiera trois ans, alignant les piteux classements en peinture, récoltant des résultats honorables en dessin. Plus tard, il dénigrera l’enseignement de ses maîtres, préférant se déclarer autodidacte (de la même manière, il niera certaines de ses influences). Il sera pourtant soutenu par Jean-François Portaels, directeur de l’Académie, qui rédigera la première recension consacrée au travail de James Ensor dans la revue l’Art Moderne. Plus qu’un lieu d’apprentissage, Bruxelles sera pour Ensor un espace de rencontres (notamment Théo Hannon, poète, critique d’art et directeur de la revue d’avant-garde l’Artiste), d’expositions, d’émulation : il fera partie du groupe des XX, une association d’artistes novateurs qui durera 10 ans. Ensor, quoique séduit par cette initiative d’artistes en marge, finira par se mettre lui-même en marge de la marge lorsque certains de ses membres se laisseront influencer par le peintre pointilliste Seurat : Ensor n’admettant pas que celui-ci lui ait volé la vedette lors d’un salon.

            Sur les questions artistiques, Ensor a des avis tranchés. Par rapport à ses collègues artistes, il n’est pas excessif d’affirmer que les avis d’Ensor sont souvent injustes, partiaux et non dénués d’une certaine intolérance envers tout ce qui ne cadre pas avec ses opinions personnelles. Cette attitude amène Ensor à se brouiller avec des personnes qui, a priori, lui sont favorables et travaillent dans son intérêt. (pp. 54-55)

C’est sans doute l’une des facettes de l’artiste qui m’a le plus marquée lors de cette lecture : ce caractère, semble-t-il imbuvable, qui le pousse à renier tout influence, à garder rancune, voire à retourner ses propres manquements en « cabale envers sa personne », accusant Octave Maus, secrétaire des XX, de refuser des tableaux annoncés pourtant au catalogue de la sixième exposition du groupe :

            Ensor transformera l’absence d’envoi de ses toiles dans les temps en une cabale envers sa personne. James Ensor se complaît à jouer le rôle de la victime christique. (p. 68)

Citant David S. Werman qui compare la figure du peintre à celle de Rimbaud – l’essentiel de sa production datant d’avant 1893 -, Vincent Delannoy parle d’une œuvre basée sur un esprit de revanche jamais tout à fait accomplie.

La dernière partie analyse la question commerciale, exposant la manière dont Ensor tente de placer ses toiles et de les vendre à des particuliers et à des musées. Et s’intéresse à un acteur essentiel dans cette optique : le train. Moyen de transport qui permet à Ensor de relier facilement Ostende et Bruxelles (ou encore Paris et Liège), mais également de faire voyager ses œuvres grâce au système efficace du transport des colis par voie de chemin de fer.

Un ouvrage à recommander pour ceux qui souhaitent en découvrir un peu plus sur le personnage de James Ensor. Un connaisseur n’y apprendra sans doute pas grand chose de neuf, mais un lecteur curieux y trouvera matière à s’instruire et à en désirer plus.

Nadège

Cactus Inébranlable Editions

Nuit. Bruit. Fruit., Timotéo Sergoï, Cactus Inébranlable Éditions

Depuis quelques semaines, je me suis prise de passion pour les recueils d’aphorismes du Cactus Inébranlable. Des p’tits cactus qui aiguillonnent la pensée : s’y piquer, c’est les adopter !

Et quelle joie de voir un dernier-né signé Timotéo Sergoï et intitulé Nuit. Bruit. Fruit.

Ça secoue, ça dégoupille, ça poétise, ça amuse, ça bouscule !

J’ai rencontré l’univers de Timotéo Sergoï durant le premier confinement en lisant Traverser le monde avec un sac de plumes aux belles éditions Murmure des Soirs, un carnet de courts textes, instants de voyage, réflexions sur la vie et la mission d’artiste, rencontres autour du monde. Je suis tombée amoureuse de ses mots, de sa poésie, de son engagement.

J’ai poursuivi avec Apocapitalypse (Territoires de la mémoire), que je vous conseille tout autant.

J’ai cherché ses mots semés en ville à Neufchâteau et à Eghezée. Et c’est avec avidité que je me suis plongée dans ce nouvel opuscule Nuit. Bruit. Fruit. J’y ai retrouvé avec plaisir la verve de l’auteur, son « pessimisme heureux », sa tendresse, son humour et sa poésie, toujours. Qu’il est bon d’être tour à tour surprise, émue, révoltée, enthousiasmée, bousculée.

Bref, lisez Timotéo Sergoï… et frottez-vous aux incontournables éditions du Cactus Inébranlable.

Petit florilège pour vous donner l’eau à la bouche :

  1. Curieux : les grandes nations se font la guerre pour des sources de sachets plastiques.

2. IL vaut mieux, IL fait beau, IL neige. IL va de soi. IL faut. IL pleut. Que fait ce type dans ton jardin ?

3. Artiste, c’est le travail d’une fourmi parmi 7 milliards. A la fois minuscule et essentiel.

4. Ce qu’il y a dans les feuilles de vignes farcies ? C’est Adam qui pourrait nous en parler…

5 La poésie est sans doute une couleur. A première vue, on ne la remarque pas. Mais son absence touche immédiatement. « Il doit y à voir des daltoniens du verbe » se dit-on alors.

A découvrir aussi : un recueil de poésie joliment intitulé Mieux vaut en pleurire qui vient de paraître également, aux éditions Bleu d’encre.

Nadège



La Peuplade

La fille du sculpteur – Tove Jansson – traduit par Catherine Renaud – La Peuplade

Traduit intégralement et édité pour la première fois en français, La fille du sculpteur a été publié en Suède en 1968. C’est le récit d’une enfance inspirée de celle de Tove Jansson, au début du XXe siècle, qui prend la forme d’une série de brefs épisodes peuplés par la famille et les animaux du sculpteur mais aussi par quelques figures étranges – comme Fanny, la vieille dame qui collectionne les cailloux, les coquillages et les animaux morts, allume le feu du sauna et chante pour appeler la pluie, ou « la vieille fille qui avait une idée ». La temporalité y semble brouillée, diluée, flottante, subjective surtout, et pour cause : nous sommes plongés dans le temps vécu par la drôline, un temps qui mêle celui du calendrier et de la vie quotidienne avec celui des histoires et de la vie intérieure, car le narrateur n’est autre que la fille du sculpteur.

Ce choix d’un point de vue enfantin fonde la féérie de ce récit à l’atmosphère surréelle. Le monde de l’enfant est habité : par les humains et leurs animaux, mais aussi par l’ange de la rocaille, la « grosse créature grise » qui rampe sur le port à la brunante, les serpents du tapis … Une forme de pensée magique dote les êtres et les choses de pouvoirs étranges, et les secondes, en sus, d’une vie insoupçonnée. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues et poreuses ; on ne distingue pas clairement ce qui arrive et est perçu de ce qui est imaginé et projeté : les propos « réalistes » et « fantaisistes » sont posés avec autant d’aplomb et de naturel ; la vie et les fables semblent inextricablement entremêlées. Enfin, une attention passionnée, celle de la petite, affirme et restaure la valeur et l’importance foncières de toute chose, de tout ce qui est et se manifeste, jusqu’aux détails et aux phénomènes les plus infimes ou « insignifiants » – selon un point de vue « adulte », s’entend.

Cette vision du monde, à la fois onirique et ancrée dans la chair du monde, fait de La Fille du sculpteur une fantasmagorie qu’on est tout disposé à prendre pour réelle, sous l’influence de l’enfantine et inébranlable foi de la narratrice en ses contes merveilleux, et de l’impression d’évidence qui émane de sa parole vive et simple – si l’on consent à se prêter au jeu … C’est un livre qui suggère que nous avons, par la façon dont nous la regardons, un pouvoir créateur sur notre existence – non sans ambiguïté : il peut sembler que ce soit l’apanage de l’enfance, et on sent une tension entre le regard de l’enfant et celui des adultes… Un livre qui rappelle et atteste, par le charme qu’il diffuse, la nécessité et la puissance des histoires et des mots, pourvoyeurs de sécurité – « Tout le reste est dehors et rien ne peut entrer », le temps d’une histoire, et on peut répéter « un grand mot encore et encore jusqu’à ce qu’on soit en sécurité » – mais aussi et surtout de joie.

En somme, un livre inspirant et réjouissant, qui arrache et déplace, qui fait l’éloge de l’imaginaire et d’une existence vouée à la création et au bonheur, qui enchante tout en invitant à réenchanter notre vie – cela paraît simple, si simple, à le lire …

Delphine

Les impressions nouvelles, Récit

Ce qui reste, de Nicole Malinconi, Les Impressions nouvelles

La rencontre avec un auteur ne se fait pas toujours à la première lecture. J’étais à l’université quand j’ai dû lire Nous deux/Da Solo de Nicole Malinconi. A l’époque, je suis totalement passée à côté. Je serais même bien incapable de me rappeler de quoi parlaient ces textes et je n’avais jamais vraiment envisagé de lire autre chose de cette auteure. Jusqu’à ce hasard, il y a quelques semaines. En déballant un colis, voici que se retrouve entre mes mains sa dernière publication en date : Ce qui reste. Pour quelle raison ai-je feuilleté ce livre ? Mystère. Un appel inconscient, sans doute. Inaudible, mais pressant. J’en ai lu quelques lignes : Dans les maisons de nos grands-parents, il y avait des napperons sur les tables et les dossiers des fauteuils […] des vitres derrière lesquelles le dehors se mettait à gondoler lorsqu’on bougeait la tête […] des crucifix suspendus au-dessus des portes d’entrée, tenant un rameau de buis entre leurs bras […] des piles d’assiettes grandes, profondes et petites, quantités de tasses, plats, saucières et soupières en porcelaine fleurie, l’ensemble nommé beau service, rangé derrière les portes vitrées des armoires des salles à manger comme s’il en avait fait partie. […]

Bref, j’ai lu tout le chapitre. J’ai commandé le livre pour moi. J’ai attendu de m’y plonger pour voyager dans le temps. Bien sûr, je ne fais pas partie de cette génération des enfants de l’après-guerre dont Nicole Malinconi fait le portrait, plutôt des petits-enfants. Mais j’y ai retrouvé un parfum connu d’une époque révolue et touché du bout des doigts de la petite enfance : les très fines épluchures de pommes de terre, les fers qui portaient bien leur nom sur les étagères, les vieux draps, les prières.

Nicole Malinconi raconte l’histoire de ces enfants nés juste après la guerre, jusqu’en 1969. Les rôles bien définis du père et de la mère, l’aura du Maître (d’école), les Vacances des enfants, les Congés payés des pères ; les secrets de famille bien gardés dont des bribes finissent toujours par échapper, mais jamais le fin mot ; les rêves de salle de bain, d’automobile, de télévision, de téléphone : On disait, c’est le progrès ; le bruit courait qu’on ne l’arrêterait pas.

Les croyances, les habitudes, les coutumes, les expressions (savoureux chapitre 20). Tout y passe, de manière presque anthropologique, mais toujours avec délicatesse. L’écriture est simple et élégante. On savoure ce court récit d’à peine 125 pages avec la sensation d’une tendre traversée des années.

Nadège

Folio

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Folio

Pense aux pierres sous tes pas : cette injonction singulière, presque bizarre – on n’y pense guère, sauf à trébucher ou à les sentir meurtrir nos pieds – en dit beaucoup sur l’esprit du roman, et le ton est donné dès la première page : « On n’en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. » On renchérit volontiers, en 2021 …

C’est un roman plein de verdeur et de vigueur qui est annoncé là, un roman où l’on n’a peur ni des mots ni des choses, où l’on s’affirme et revendique. Promesse tenue, qu’il s’agisse des personnages, de l’intrigue ou de la langue.

Antoine Wauters nous raconte l’histoire de deux jumeaux, Marcio et Leonora, la narratrice – en alternance avec des passages relatés par son frère. Ils vivent dans une ferme, dans un pays jamais nommé, toujours sous le joug d’un dictateur et d’ambitions modernisantes et qui ressemble à l’Italie. Leurs parents sont pauvres et la vie est rude – mais pas autant que leur père. C’est une vie vouée au travail et vouant la vie de l’esprit et du cœur aux marges sombres et aux limbes. D’ailleurs, en fait de marges obscures et de père, celui-ci est, à l’égard de celles-là, clairvoyant : il a toujours soupçonné quelque trouble entre ses enfants, et c’est bien le trouble qui se fomente en eux, entre eux, et qui provoquera l’ire du père et leur séparation. La narratrice, qui a le feu au ventre, comme le montrera la suite de l’histoire, est envoyée chez Zio Pepino, et Marcio reste avec leurs parents – jusqu’à ce qu’il décide de s’en aller pour retrouver sa sœur …

On lit ainsi le récit de leur adolescence, ardente pour Leo, ardue pour Marcio. Puis le livre prend, peu à peu, une autre tournure : ce qui se fomente aussi, sur un autre plan, c’est, après un durcissement du régime, la révolte et le rêve d’une autre vie, d’un autre monde.

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui prend – là, dans le ventre. On est happé par la fougue et la rage de la narratrice, par la violence, par le désir et les pulsions qui sourdent et éclatent, par les questions et les événements politiques, aussi – la critique du travail et du profit comme seuls horizons, et un grand grabuge qui donne à penser … On est emporté aussi par « cette langue qui n’[est] pas autre chose qu’un chant », une langue du refus et de la tête haute, qui amplifie et approfondit la vie. Il y règne aussi une allègre amoralité, un appétit féroce de vie et de liberté, une ardeur inextinguible, quelque chose de révolté et de foutraque qui réjouit tripes et cœur. À lire !

Delphine

auteur belge, littérature belge, Prix Rossel, Weyrich

La Confiture de morts, Catherine Barreau, Weyrich, Prix Rossel 2020

« La vie avec Papa était simple et le monde compliqué. Je suis seule et coincée ici depuis six semaines, une promesse me pique la gorge et je ne sais pas comment la tenir. Ils ont dit qu’on a demandé à me voir. J’ai refusé. Trop compliqué. Il faut que je parte, que j’aille à Mortepire. Me souvenir, rêver. » p 55

Véra Bayard, fille de l’avocat Renaud Bayard, refuse de retourner à Mortepire depuis qu’elle a 15 ans. Ce hameau, non loin de Bertrix, appartient à la famille depuis la nuit des temps ou plutôt, ils appartiennent au hameau. Ils ont résisté, ils sont entourés de légendes et provoquent la peur à ceux qui n’y vivent pas et rejettent ceux qui ont eu l’audace de le quitter.

Prix Rossel 2020

Le ‘Pa, immortalisé au milieu des siens sur une photo ancienne à l’entrée de la Grande Maison, est l’aïeul qui a tout dirigé, les bêtes, les femmes, les hommes souvent par la violence. Il impressionne Véra malgré les années qui les séparent. Cette fille sauvage, baignée de littérature, inadaptée à la la vie urbaine qu’elle mène à Namur où elle et son père se sont réfugiés devra pourtant bien tenir la promesse qu’elle a faite à son père de retourner à Mortepire à sa majorité.

L’histoire de la jeune fille et de cette famille hors du commun est lisse et rugueuse à la fois comme ces pierres de schiste que l’on trouve dans cette région sombre et humide. Mais il arrive aussi que des éclaircies illuminent tout à coup la vallée et pénètre au plus profond des sapinières, que même la mort produise les plus beaux fruits. Alors la vie peut reprendre ou suivre son cours.

Ce roman onirique qui sent bon l’humus, les fruits mûrs, le terroir et ses légendes est un beau roman d’apprentissage, une ode à la liberté. La Confiture de morts, un roman envoûtant qu’on ne lâche pas avant la fin.

Laurence

Club de lecture, Plon, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Le Salon – Oscar Lalo – Plon

Lecture de Christine

L’auteur se décrit comme « un pauvre type paumé, naufragé, exténué de ne pas être lui-même » (p.85)

Enfant orphelin de mère à 14 ans, l’auteur vit au crochet de son père qui le regarde peu et le considère comme un minable. Lors d’une visite chez le coiffeur, il contracte une dette qu’il va rembourser en introduisant la littérature au sein du salon de coiffure. Il est soutenu dans cette aventure par un petit libraire, érudit et qui lui fait découvrir la littérature et ses beautés et ce, en partant de Flaubert. Une amitié intense se noue entre ce libraire et ce jeune adulte de 30 ans. Ce dernier devient de plus en plus instruit à son contact et relie avec la passion de sa mère, la littérature. Il écrit pour parler de ce lien entre lui, sa mère et la littérature ceci : « La littérature est une vieille plaie pour éviter mon père, je venais me coller contre elle et parvenais parfois à chiper des bribes ce qu’elle aimait. » (p.115)

Ces fous amoureux des livres et des liens ténus entre les auteurs, nous portent dans une valse sans fin entre Flaubert, Nerval, Rousseau et bien d’autres. C’est une quête aussi sur sa propre identité, sa liberté d’être et son histoire personnelle.

« Un livre rassasie quelques heures, tient chaud pendant l’hiver ou nourrit toute une vie. » (p.120)