La Peuplade

La fille du sculpteur – Tove Jansson – traduit par Catherine Renaud – La Peuplade

Traduit intégralement et édité pour la première fois en français, La fille du sculpteur a été publié en Suède en 1968. C’est le récit d’une enfance inspirée de celle de Tove Jansson, au début du XXe siècle, qui prend la forme d’une série de brefs épisodes peuplés par la famille et les animaux du sculpteur mais aussi par quelques figures étranges – comme Fanny, la vieille dame qui collectionne les cailloux, les coquillages et les animaux morts, allume le feu du sauna et chante pour appeler la pluie, ou « la vieille fille qui avait une idée ». La temporalité y semble brouillée, diluée, flottante, subjective surtout, et pour cause : nous sommes plongés dans le temps vécu par la drôline, un temps qui mêle celui du calendrier et de la vie quotidienne avec celui des histoires et de la vie intérieure, car le narrateur n’est autre que la fille du sculpteur.

Ce choix d’un point de vue enfantin fonde la féérie de ce récit à l’atmosphère surréelle. Le monde de l’enfant est habité : par les humains et leurs animaux, mais aussi par l’ange de la rocaille, la « grosse créature grise » qui rampe sur le port à la brunante, les serpents du tapis … Une forme de pensée magique dote les êtres et les choses de pouvoirs étranges, et les secondes, en sus, d’une vie insoupçonnée. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues et poreuses ; on ne distingue pas clairement ce qui arrive et est perçu de ce qui est imaginé et projeté : les propos « réalistes » et « fantaisistes » sont posés avec autant d’aplomb et de naturel ; la vie et les fables semblent inextricablement entremêlées. Enfin, une attention passionnée, celle de la petite, affirme et restaure la valeur et l’importance foncières de toute chose, de tout ce qui est et se manifeste, jusqu’aux détails et aux phénomènes les plus infimes ou « insignifiants » – selon un point de vue « adulte », s’entend.

Cette vision du monde, à la fois onirique et ancrée dans la chair du monde, fait de La Fille du sculpteur une fantasmagorie qu’on est tout disposé à prendre pour réelle, sous l’influence de l’enfantine et inébranlable foi de la narratrice en ses contes merveilleux, et de l’impression d’évidence qui émane de sa parole vive et simple – si l’on consent à se prêter au jeu … C’est un livre qui suggère que nous avons, par la façon dont nous la regardons, un pouvoir créateur sur notre existence – non sans ambiguïté : il peut sembler que ce soit l’apanage de l’enfance, et on sent une tension entre le regard de l’enfant et celui des adultes… Un livre qui rappelle et atteste, par le charme qu’il diffuse, la nécessité et la puissance des histoires et des mots, pourvoyeurs de sécurité – « Tout le reste est dehors et rien ne peut entrer », le temps d’une histoire, et on peut répéter « un grand mot encore et encore jusqu’à ce qu’on soit en sécurité » – mais aussi et surtout de joie.

En somme, un livre inspirant et réjouissant, qui arrache et déplace, qui fait l’éloge de l’imaginaire et d’une existence vouée à la création et au bonheur, qui enchante tout en invitant à réenchanter notre vie – cela paraît simple, si simple, à le lire …

Delphine

Actualité et animations

Fête de la librairie indépendante 2021

Depuis 2011, le dernier samedi d’avril, quarante librairies indépendantes en Belgique
francophone emboîtent le pas à leurs consœurs françaises, luxembourgeoises et suisses pour fêter les auteurs, les livres et la librairie.

C’est l’occasion pour elles d’offrir à leurs clients un livre dédié et une rose* en référence à San
Jordi, patron des libraires. Cet événement originaire de Catalogne est devenu sous l’égide de l’Unesco le 23 avril, la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur.

Il ne s’agit pas d’une autre fête de la consommation mais bien d’un moment de partage avec
les lecteurs qui privilégient les librairies indépendantes parce qu’ils y retrouvent des valeurs, des
choix, des échanges, des rencontres, de l’écoute, de la convivialité et cet on ne sait quoi que l’on ne cherchait pas !

Cette année, les librairies ont obtenu une place toute particulière dans le cœur des
lecteurs… Alors, en ce 24 avril, les libraires vont vous dire MERCI car c’est bien vous qui les
rendez essentielles
!

Le livre offert à l’occasion de cette fête veille toujours à transmettre un aspect de l’histoire ou de la
culture du livre. Cette année, il célèbre le prix unique ! En France, cela fait 40 ans que l’éditeur décide du prix du livre et que tous les points de vente doivent respecter ce prix. En Belgique voici trois ans que le décret relatif à la protection culturelle du livre a vu le jour en Wallonie et à Bruxelles (2018 Wallonie, 2019 pour la Région Bruxelles-Capitale, 2017 Flandre) mais ce n’est que depuis 2021 que l’on parle véritablement de prix unique. Respecter ce prix dans tous les points de vente permet de préserver la création, la diversité éditoriale et le maintien d’un large réseau de librairies en Belgique Francophone

Que l’on achète un livre édité en 2021 à Marseille ou à Bruxelles, en librairies
indépendantes ou ailleurs, la seule chose qui ne changera pas c’est son prix !
Et pour ce même prix, une librairie indépendante « vous en donne tellement plus » !
Alors ce samedi 24 avril, plus que tout autre jour, venez à la rencontre des livres et
des libraires. Laissez-vous surprendre par le pouvoir des lieux particuliers que sont
les librairies.

*Contrairement à ce qui est annoncé dans le communiqué de presse, je n’offrirai pas de rose car ce n’est pas la saison et je ne veux pas offrir une fleur importée par avion.

Les impressions nouvelles, Récit

Ce qui reste, de Nicole Malinconi, Les Impressions nouvelles

La rencontre avec un auteur ne se fait pas toujours à la première lecture. J’étais à l’université quand j’ai dû lire Nous deux/Da Solo de Nicole Malinconi. A l’époque, je suis totalement passée à côté. Je serais même bien incapable de me rappeler de quoi parlaient ces textes et je n’avais jamais vraiment envisagé de lire autre chose de cette auteure. Jusqu’à ce hasard, il y a quelques semaines. En déballant un colis, voici que se retrouve entre mes mains sa dernière publication en date : Ce qui reste. Pour quelle raison ai-je feuilleté ce livre ? Mystère. Un appel inconscient, sans doute. Inaudible, mais pressant. J’en ai lu quelques lignes : Dans les maisons de nos grands-parents, il y avait des napperons sur les tables et les dossiers des fauteuils […] des vitres derrière lesquelles le dehors se mettait à gondoler lorsqu’on bougeait la tête […] des crucifix suspendus au-dessus des portes d’entrée, tenant un rameau de buis entre leurs bras […] des piles d’assiettes grandes, profondes et petites, quantités de tasses, plats, saucières et soupières en porcelaine fleurie, l’ensemble nommé beau service, rangé derrière les portes vitrées des armoires des salles à manger comme s’il en avait fait partie. […]

Bref, j’ai lu tout le chapitre. J’ai commandé le livre pour moi. J’ai attendu de m’y plonger pour voyager dans le temps. Bien sûr, je ne fais pas partie de cette génération des enfants de l’après-guerre dont Nicole Malinconi fait le portrait, plutôt des petits-enfants. Mais j’y ai retrouvé un parfum connu d’une époque révolue et touché du bout des doigts de la petite enfance : les très fines épluchures de pommes de terre, les fers qui portaient bien leur nom sur les étagères, les vieux draps, les prières.

Nicole Malinconi raconte l’histoire de ces enfants nés juste après la guerre, jusqu’en 1969. Les rôles bien définis du père et de la mère, l’aura du Maître (d’école), les Vacances des enfants, les Congés payés des pères ; les secrets de famille bien gardés dont des bribes finissent toujours par échapper, mais jamais le fin mot ; les rêves de salle de bain, d’automobile, de télévision, de téléphone : On disait, c’est le progrès ; le bruit courait qu’on ne l’arrêterait pas.

Les croyances, les habitudes, les coutumes, les expressions (savoureux chapitre 20). Tout y passe, de manière presque anthropologique, mais toujours avec délicatesse. L’écriture est simple et élégante. On savoure ce court récit d’à peine 125 pages avec la sensation d’une tendre traversée des années.

Nadège

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deux romans de Julia Thévenot, Sarbacane

résumé :

Inès, 12 ans, est le genre à castagner ceux qui cherchent des embrouilles à son frère, Tristan, autiste de 16 ans. Tristan lui, est plutôt du genre à regarder des deux côtés avant de traverser. Mais ce jour-là, il ne parvient pas à retenir sa sœur qui, courant après son chien… … bascule dans un univers parallèle. Bordeterre. C’est le nom de cette ville, perchée sur une faille entre deux plans de réalité.
On y croise des gamins qui chantent pour faire tourner un moulin, des châtelains qui pêchent des cailloux… et des créatures étranges. Inès, par nature, est ravie. Elle explore, renifle le derrière de Bordeterre avec une joie souveraine, comme le chien qu’elle a suivi. Tristan est plus inquiet : il y a quelque chose de pourri dans cette ville.

Le commentaire de Florence , notre lectrice assidue !

« Tristan et Inès sont en vacances, au camping des Flottiers. Lors d’une promenade, ils passent accidentellement dans une sorte d’autre dimension appelée Bordeterre. Leur arrivée dans cette ville pas-comme-les-autres marque à la fois le début d’une aventure totalement rocambolesque et la renaissance d’un souffle révolutionnaire dans les rues de Bordeterre, souffle qui avait été étouffé lors du dernier Débordement.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour accrocher à l’histoire. Mais une fois que j’y étais, je me suis laissée entraînée par l’univers totalement nouveau de Bordeterre. Le lac Zéro, Bordetôle, le château… Autant de lieux qui vous surprendront à coup sûr.
Les personnages sont assez attachants et tous différents. Vous avez tout le choix du monde. Et, évidemment, je me suis attachée au personnage qui était destiné à mourir à la fin. Comme par hasard ; du moi tout craché. « 

Le nouveau roman de Julie Thévenot, a été écrit quant elle était presque à la fin de l’écriture de Bordeterre. Elle avait besoin de souffler un peu et ce livre, dit-elle, est presque venu naturellement.

L’autrice reconnait qu’elle a pris un risque car le roman est raconté par un héroïne qui refuse l’amour que lui porte un garçon. Ce refus pourrait induire un manque d’empathie vis à vis de la narratrice mais le but du livre était de montrer que l’amour ne fonctionne pas toujours et qu’on peut le refuser.

D’un tout autre genre, puisque dans celui-ci, il n’y a pas de fantastique, on y retrouve pourtant la poésie et la musicalité qui font la marque de fabrique de Bordeterre.

Plusieurs genres littéraires s’y retrouvent, le roman épistolaire, la poésie, le théâtre. L’autrice recommande de lire son roman d’une traire comme une performance. Elle ne désavouerait pas qu’on le lise à haute voix.

Folio

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Folio

Pense aux pierres sous tes pas : cette injonction singulière, presque bizarre – on n’y pense guère, sauf à trébucher ou à les sentir meurtrir nos pieds – en dit beaucoup sur l’esprit du roman, et le ton est donné dès la première page : « On n’en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. » On renchérit volontiers, en 2021 …

C’est un roman plein de verdeur et de vigueur qui est annoncé là, un roman où l’on n’a peur ni des mots ni des choses, où l’on s’affirme et revendique. Promesse tenue, qu’il s’agisse des personnages, de l’intrigue ou de la langue.

Antoine Wauters nous raconte l’histoire de deux jumeaux, Marcio et Leonora, la narratrice – en alternance avec des passages relatés par son frère. Ils vivent dans une ferme, dans un pays jamais nommé, toujours sous le joug d’un dictateur et d’ambitions modernisantes et qui ressemble à l’Italie. Leurs parents sont pauvres et la vie est rude – mais pas autant que leur père. C’est une vie vouée au travail et vouant la vie de l’esprit et du cœur aux marges sombres et aux limbes. D’ailleurs, en fait de marges obscures et de père, celui-ci est, à l’égard de celles-là, clairvoyant : il a toujours soupçonné quelque trouble entre ses enfants, et c’est bien le trouble qui se fomente en eux, entre eux, et qui provoquera l’ire du père et leur séparation. La narratrice, qui a le feu au ventre, comme le montrera la suite de l’histoire, est envoyée chez Zio Pepino, et Marcio reste avec leurs parents – jusqu’à ce qu’il décide de s’en aller pour retrouver sa sœur …

On lit ainsi le récit de leur adolescence, ardente pour Leo, ardue pour Marcio. Puis le livre prend, peu à peu, une autre tournure : ce qui se fomente aussi, sur un autre plan, c’est, après un durcissement du régime, la révolte et le rêve d’une autre vie, d’un autre monde.

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui prend – là, dans le ventre. On est happé par la fougue et la rage de la narratrice, par la violence, par le désir et les pulsions qui sourdent et éclatent, par les questions et les événements politiques, aussi – la critique du travail et du profit comme seuls horizons, et un grand grabuge qui donne à penser … On est emporté aussi par « cette langue qui n’[est] pas autre chose qu’un chant », une langue du refus et de la tête haute, qui amplifie et approfondit la vie. Il y règne aussi une allègre amoralité, un appétit féroce de vie et de liberté, une ardeur inextinguible, quelque chose de révolté et de foutraque qui réjouit tripes et cœur. À lire !

Delphine