Folio

Pense aux pierres sous tes pas – Antoine Wauters – Folio

Pense aux pierres sous tes pas : cette injonction singulière, presque bizarre – on n’y pense guère, sauf à trébucher ou à les sentir meurtrir nos pieds – en dit beaucoup sur l’esprit du roman, et le ton est donné dès la première page : « On n’en a rien à foutre d’être payés. On voulait le faire parce qu’on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées. Et qu’on a tous besoin de clarté. » On renchérit volontiers, en 2021 …

C’est un roman plein de verdeur et de vigueur qui est annoncé là, un roman où l’on n’a peur ni des mots ni des choses, où l’on s’affirme et revendique. Promesse tenue, qu’il s’agisse des personnages, de l’intrigue ou de la langue.

Antoine Wauters nous raconte l’histoire de deux jumeaux, Marcio et Leonora, la narratrice – en alternance avec des passages relatés par son frère. Ils vivent dans une ferme, dans un pays jamais nommé, toujours sous le joug d’un dictateur et d’ambitions modernisantes et qui ressemble à l’Italie. Leurs parents sont pauvres et la vie est rude – mais pas autant que leur père. C’est une vie vouée au travail et vouant la vie de l’esprit et du cœur aux marges sombres et aux limbes. D’ailleurs, en fait de marges obscures et de père, celui-ci est, à l’égard de celles-là, clairvoyant : il a toujours soupçonné quelque trouble entre ses enfants, et c’est bien le trouble qui se fomente en eux, entre eux, et qui provoquera l’ire du père et leur séparation. La narratrice, qui a le feu au ventre, comme le montrera la suite de l’histoire, est envoyée chez Zio Pepino, et Marcio reste avec leurs parents – jusqu’à ce qu’il décide de s’en aller pour retrouver sa sœur …

On lit ainsi le récit de leur adolescence, ardente pour Leo, ardue pour Marcio. Puis le livre prend, peu à peu, une autre tournure : ce qui se fomente aussi, sur un autre plan, c’est, après un durcissement du régime, la révolte et le rêve d’une autre vie, d’un autre monde.

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui prend – là, dans le ventre. On est happé par la fougue et la rage de la narratrice, par la violence, par le désir et les pulsions qui sourdent et éclatent, par les questions et les événements politiques, aussi – la critique du travail et du profit comme seuls horizons, et un grand grabuge qui donne à penser … On est emporté aussi par « cette langue qui n’[est] pas autre chose qu’un chant », une langue du refus et de la tête haute, qui amplifie et approfondit la vie. Il y règne aussi une allègre amoralité, un appétit féroce de vie et de liberté, une ardeur inextinguible, quelque chose de révolté et de foutraque qui réjouit tripes et cœur. À lire !

Delphine

auteur belge, littérature belge, Prix Rossel, Weyrich

La Confiture de morts, Catherine Barreau, Weyrich, Prix Rossel 2020

« La vie avec Papa était simple et le monde compliqué. Je suis seule et coincée ici depuis six semaines, une promesse me pique la gorge et je ne sais pas comment la tenir. Ils ont dit qu’on a demandé à me voir. J’ai refusé. Trop compliqué. Il faut que je parte, que j’aille à Mortepire. Me souvenir, rêver. » p 55

Véra Bayard, fille de l’avocat Renaud Bayard, refuse de retourner à Mortepire depuis qu’elle a 15 ans. Ce hameau, non loin de Bertrix, appartient à la famille depuis la nuit des temps ou plutôt, ils appartiennent au hameau. Ils ont résisté, ils sont entourés de légendes et provoquent la peur à ceux qui n’y vivent pas et rejettent ceux qui ont eu l’audace de le quitter.

Prix Rossel 2020

Le ‘Pa, immortalisé au milieu des siens sur une photo ancienne à l’entrée de la Grande Maison, est l’aïeul qui a tout dirigé, les bêtes, les femmes, les hommes souvent par la violence. Il impressionne Véra malgré les années qui les séparent. Cette fille sauvage, baignée de littérature, inadaptée à la la vie urbaine qu’elle mène à Namur où elle et son père se sont réfugiés devra pourtant bien tenir la promesse qu’elle a faite à son père de retourner à Mortepire à sa majorité.

L’histoire de la jeune fille et de cette famille hors du commun est lisse et rugueuse à la fois comme ces pierres de schiste que l’on trouve dans cette région sombre et humide. Mais il arrive aussi que des éclaircies illuminent tout à coup la vallée et pénètre au plus profond des sapinières, que même la mort produise les plus beaux fruits. Alors la vie peut reprendre ou suivre son cours.

Ce roman onirique qui sent bon l’humus, les fruits mûrs, le terroir et ses légendes est un beau roman d’apprentissage, une ode à la liberté. La Confiture de morts, un roman envoûtant qu’on ne lâche pas avant la fin.

Laurence

Actualité et animations

La librairie est ouverte aux horaires habituels et sans rendez-vous

Nous avons la chance de pouvoir rester ouverts et de vous accueillir sans rendez-vous tout en respectant les consignes suivantes :

On se désinfecte les mains en rentrant
On porte son masque sur la bouche et le nez
On pense aux autres en restant 1/2 heure maximum
On garde ses distances

Merci de votre compréhension et de votre soutien !

Laurence, Nadège et Delphine

philosophie

Eloge de l’insécurité – Alan W. Watts – Payot

Nous vivons des temps incertains – tous les temps sont incertains. Cette insécurité, cette incertitude, nous inquiète plus ou moins, nous angoisse parfois … Il faut pourtant vivre avec elle, et c’est ce à quoi nous invite l’essai, daté – 1951 – mais toujours actuel, d’Alan W. Watts.

Quand j’écris avec, ce n’est pas le avec de « il faut faire avec », c’est-à-dire malgré, faute de ou en attendant mieux. C’est un avec de partenariat, d’alliance, d’étreinte.

Car une des premières choses que nous rappelle Watts est un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas et n’a jamais existé – en tout cas, pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards ou nos espoirs pusillanimes. C’est une évidence, mais la peur que nous inspire l’insécurité a une vicieuse tendance à nous affubler d’œillères, voire à nous rendre aveugles. Si la sécurité une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement, la transformation – en un mot : l’insécurité.   

Un autre rappel, peut-être moins inquiétant mais un tantinet contrariant, est la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et que nous nous sentons en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on fonce dedans, c’est connu. Et facile à dire … mais il faut bien commencer par le dire.

Watts formule aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que nous voulons croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave – tout en nous « sécurisant » ; l’autre nous propulse – mais dans l’inconnu.

Le philosophe pointe aussi l’une des principales causes de notre quête aussi éperdue que vaine de sécurité, et de notre sentiment d’insécurité. À savoir une division délétère entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présents à ce qui se passe et d’en embrasser le mouvement, le flux, en toute insécurité.

Il y aurait bien davantage à dire, mais je m’arrête là. J’ajouterai seulement que c’est un essai passionnant et édifiant, qui interroge et donne à penser, à sentir, à agir – qui aide à vivre.

Delphine

Biophilia, Corti

Christine van Acker – La bête a bon dos – Corti

Saviez-vous que la sauterelle – à qui l’expression les plaisirs de la chair doit paraître bien incongrue – se retrouve, après le passage du mâle, avec une poche de sperme sur les mandibules, et qu’elle doit ensuite s’échiner, quelques heures durant, à la percer, avant de se féconder elle-même et d’enfouir ses œufs dans le sol ? La femme est l’avenir … Qu’un dénommé Tardigrade, qui se présente sous la forme singulière d’un « sac d’aspirateur muni d’un groin », peut rester en état de cryptobiose pendant trente ans ? Que la sagacité des corneilles leur permet de profiter du passage des voitures pour casser des noix dont elles peuvent ensuite se régaler sans coup férir ?

C’est ce que vous apprendrez – entre autres – en lisant le livre de Christine Van Acker, quatorzième volume d’une collection qui se voue à mettre en scène le vivant sous les éclairages les plus divers, qu’ils soient scientifiques ou littéraires.

La Bête a bon dos est un recueil de brèves chroniques dont chacune décrit, avec les détails que fournissent l’observation patiente et la recherche minutieuse, la vie et les mœurs d’un animal ou d’une espèce, de l’eucaryote à un « spécimen rare » – le mauvais sujet … devinez lequel ! – en passant par l’écureuil et le ver de terre. Dans ce bestiaire truffé de digressions enjouées et jamais importunes, Christine Van Acker allie la précision et la rigueur de l’érudition à un humour malicieux, sans jamais tomber dans la pédanterie, la lourdeur ou le didactisme. Elle évite aussi les écueils qui, à ce qu’il semble, menacent tout qui se met, surtout hors d’un cadre scientifique, à parler des animaux : anthropomorphisme, niaiserie, angélisme et gâtisme – point n’est besoin, pour parler des – ou aux – bêtes, de bêtifier. On ne sent pas non plus, dans le ton de l’auteure, de relents idéologiques : toute verte que soit celle à laquelle on pense, elle n’est pas plus blanche qu’une autre, et c’est un esprit léger, fin et nuancé, sans dogmatisme, que celui qui anime ces pages.

Il en résulte un ouvrage du plus vif intérêt, que nourrissent aussi bien le propos de l’auteure que les nombreuses citations qu’elle égrène tout au long de cette promenade buissonnière dans le règne animal – on y croise Colette, Renard, Fabre, …

Ces histoires naturelles invitent à en lire d’autres – la collection Biophilia, d’ailleurs, compte une quinzaine de titres – et surtout à prendre le temps de regarder les bêtes, en portant sur elles un regard curieux et, s’il se peut, naïf, disposé à l’étonnement perpétuel et aux ravissements renouvelés.    

Delphine

                                                                                                                                         

Noir sur Blanc

Ce matin-là – Gaëlle Josse – Noir sur Blanc

Un matin, Clara ne peut plus, n’en peut mais. À l’instar de sa voiture qui ne démarre pas et dont la panne agit comme un révélateur de son état, ou un catalyseur de sa chute, elle s’écroule. Pourquoi ce matin-là et pas un autre, pas le précédent ou le suivant, on l’ignore, et là n’est pas la question. Ça arrive.

S’ensuivent un jour sans travail, une consultation chez le médecin, un arrêt de travail qui se prolonge, un séjour chez sa meilleure amie, la recherche de quelqu’un à aller voir, quelques signes çà et là, comme autant de phares falots mais têtus le long d’une côte lointaine à rejoindre – une femme allumant un cierge dans une église, et priant, un étal de tulipes, le titre d’un roman, … Jusqu’à ce que, comme dans les livres de développement personnel mais aussi dans la vraie vie, ce burn-out devienne une chance et une renaissance.

C’est un roman dans l’air du temps que Ce matin-là : un livre-témoin et miroir, peut-être un livre-révélateur ou catalyseur, selon le lecteur, et un livre-manifeste – pour une vie « neuve, régénérée ». Il est emblématique de notre époque, de ce que le travail tel qu’il est conçu, organisé et vécu nous inflige – pression oppressante, responsabilités accablantes, invasion de la vie privée, âpre concurrence entre collègues, vexations et mépris de la hiérarchie, perte de sens…  La détresse de Clara est celle de beaucoup d’entre nous, et le chemin qu’elle emprunte vers une nouvelle vie est un possible parmi d’autres – le plus réjouissant. C’est connu, hélas trop connu, mais sans doute pas encore assez …  D’où l’importance de le redire – surtout si c’est à la manière de Gaëlle Josse.

Cette façon, qu’on connaît et qu’on aime, c’est d’abord une écriture d’une fluidité sans heurt, qui nous emporte dans son flux. Des mots justes pour dire l’errance et les souffrances de Clara, sans emphase ni euphémisme. De la finesse, de l’acuité et de la précision pour décrire les paysages, la sismographie et la météorologie intérieures de la jeune femme, au plus près de leurs mouvements et tremblements, jusqu’aux les plus infimes : par son art de la nuance, Gaëlle Josse leur rend, ainsi qu’aux détails souvent négligés, leur importance et leur puissance. On sent dans ses livres une attention à chacun des menus fils dont l’étoffe de l’existence est tramée, et ce regard, qui atteste de leur valeur à chacun, est précieux. Il se manifeste notamment par des développements et des énumérations dont chaque élément exprime une facette de la chose évoquée ou décrite – ainsi, Clara « se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerceau que tout va bien », et « le  temps, naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse, qu’il faut grignoter, éroder, minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie. C’est une façon de sonder puis de déployer les couches du réel, dans sa complexité et sa diversité, de nous y immerger et de nous mener à son cœur. Ainsi le sens se tisse et se nuance point par point.

Il faut noter aussi, dans la composition, les couplets de la vieille ronde Nous n’irons plus au bois, fredons en sourdine dont la présence énigmatique scande l’histoire, crée un contrepoint et ouvre une faille vers on ne sait quel ailleurs

Ainsi, on lit Ce matin-là avec émotion et empathie, en se laissant pénétrer par les mots de l’auteure. Les menus événements qui composent cette histoire, les faits et gestes des personnages, ne s’inscriront peut-être pas dans notre mémoire, mais il en restera un reflet, une fragrance, une « légère teinture de l’âme », pour reprendre l’expression de Christian Bobin (Une petite robe de fête).

Delphine

Picquier

L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe – Picquier

« Encore une histoire de sorcières », direz-vous peut-être …  Oui, mais celle-ci n’a ni chapeau ni balai, ne finit ni pourchassée ni brûlée, et ne prononce aucune formule magique – quoi qu’une aura un peu magique l’environne.

L’été de la sorcière est une histoire de transmission et de filiation, entre une grand-mère et sa petite-fille. La première, d’origine anglaise mais acclimatée à son pays d’adoption, le Japon, est une sorcière – de celles qui connaissent les plantes et les bêtes, les remèdes aux maux du corps et du cœur ; de celles qui ont « quelque chose d’insondable, un côté mystérieux et impénétrable » et un don de clairvoyance. La seconde, Mai, est une enfant fragile dotée d’une sensibilité extrêmement fine. Un jour, pétrie d’angoisse, elle refuse de retourner à l’école, qui est devenue pour elle un « lieu de souffrance ». Désemparée, sa mère la confie à sa grand-mère. La vieille dame, que la petite adore, lui dispensera pendant son séjour une éducation particulière.

C’est une histoire très simple, écrite – en tout cas traduite – dans un style sobre et fluide. Elle est racontée à travers le regard de Mai enfant, au moment de sa retraite chez « la Sorcière de l’Ouest », puis jeune fille, deux ans plus tard, et ce point de vue imprègne le récit d’une candeur et d’une fougue juvéniles qui charment et réjouissent. Rien n’est plus banal, en apparence, que le séjour d’une enfant chez sa grand-mère, et que la vie qu’elles mènent ensemble, rythmée par les repas et les tâches domestiques, les soins aux poules et au jardin. Il semblerait presque que rien ne se passe, dans cette existence très ordinaire …

Or pour Mai, ces quelques semaines ont valeur d’initiation : elle ne sera plus tout à fait la même, après. Sa grand-mère lui inculque quelques connaissances qui étaient autrefois celles des sorcières mais aussi, dans une moindre mesure, du commun, et que la modernité a occultées et condamnées. Elle lui transmet des préceptes pour acquérir discipline, force et liberté d’esprit, pour prendre ses propres décisions. L’enfant fait aussi l’expérience transformatrice d’investir un lieu à soi – un petit bosquet de bambou qui sera son refuge – et d’une relation d’ordre mystique à la nature – c’est un lieu commun, que ce rapport à la nature, dès qu’il est question de sorcière, mais il est d’une belle et nécessaire communauté, et même communion. Enfin, la vieille dame, et l’auteure à travers elle, rendent aux choses et à la vie ordinaires, par leur manière de les regarder et de les accomplir, leur densité et un reflet moiré qui confine au mystère et à une forme de sacré – ce qui est encore une éducation, de celles qui élèvent, dans le beau sens du terme.

En outre, sous des dehors qui peuvent paraître anodins, L’été de la sorcière est un roman qui pose des questions intéressantes sur la singularité et la solitude, la liberté et l’indépendance, les relations complexes entre les mères et leurs filles, et qui brosse le portrait d’une femme au caractère altier et généreux, sagace et têtu, qui ne s’en laisse ni conter ni dicter – une grand-mère rêvée, dirais-je.

En somme, c’est un livre limpide et lumineux qui égaie, réconforte et laisse songeuse.

Delphine

Livre de poche

Toute passion abolie, Vita Sackville-West, Livre de Poche

« Voyez-vous, Carrie, j’entends devenir complètement égoïste, comment dire, m’immerger dans mon grand âge.« 

Henry Lyulph Holland, « chevalier de l’ordre de la Jarretière, grand-croix de l’ordre du Bain, grand commandeur de l’Etoile des Indes, grand commandeur de l’ordre de l’Empire des Indes, etc.« , vient de s’éteindre. A son chevet, sa veuve l’observe. On pourrait la croire anéantie devant la dépouille du compagnon d’une vie. Or ce sont bien d’autres pensées qui traversent l’esprit de lady Slane. Alors que ses enfants discutent de l’avenir de leur mère, celle-ci entrevoit la concrétisation d’un rêve qui lui a échappé durant de des décennies : vivre par et pour elle-même.

Ainsi à la stupéfaction de ses enfants, lady Slane décide de s’installer avec sa fidèle servante, Genoux, dans une petite maison de Hampstead. Là, elle se remémore sa jeunesse, ses rêves de jeune fille aventureuse, sa rencontre avec le brillant Holland voué à la Carrière, le carcan du mariage et de la maternité, jusqu’au bonheur d’être enfin maîtresse de sa vie. A un âge avancé, certes, mais délestée des obligations dues aux fonctions de son mari, libérée de la charge d’être une mère exemplaire, refusant ses rôles de grand-mère et d’arrière-grand-mère, jouissant de la joie de se lier d’amitié avec des compagnons qui lui correspondent.

Attachante, inspirante, pleine d’humour, lady Slane séduit par sa volonté implacable de vivre le temps qui lui reste comme elle l’entend. Un régal de lecture !

Nadège

Julliard, littérature française, Romans

Le dernier enfant, Philippe Besson, Julliard

« Elle le détaille alors qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un hoquet, un sanglot : c’est la dernière fois qu’il apparaît ainsi, c’est le dernier matin. Et immanquablement, elle renvoyée à tous les matins qui ont précédés, ceux des balbutiements et ceux de l’affirmation… »

Théo 18 ans, part s’installer dans un studio à 40km de la maison familiale pour commencer ses études supérieures. C’est dimanche matin, et Anne-Marie, sa maman, va vivre la journée, sans doute, la plus éprouvante de sa vie. Tout au long de cette journée, nous serons dans ses pensées, ses émotions, ses réflexions sur les petits riens du quotidien qui seront les dernières fois en famille car le petit dernier quitte le nid.

D’autres personnages gravitent autour de ces deux-là, Patrick d’abord, mari et père, un peu bourru mais bienveillant et sans doute, bien plus touché qu’il ne veut le montrer à sa femme et son fils.

La voisine, Françoise, qui essaie de consoler son amie mais dont les platitudes ne font qu’accentuer la douleur.

Tout l’art de Philippe Besson est de sonder l’âme de cette mère de famille et d’en faire un modèle touchant de vérité. Il a bien compris combien il est difficile pour une mère de se retrouver démunie quand toute sa vie a tourné autour de ses enfants et que désormais, ceux-ci n’ont plus besoin d’elle.

La Peuplade, Romans

La garçonnière – Mylène Bouchard – La Peuplade

« Mais il n’y a dans le monde que des choses gâchées, au milieu d’une magnificence impossible à saisir », écrit André Dhôtel dans Les rues dans l’aurore). L’amour impossible que raconte Mylène Bouchard dans ce très beau roman en es une – de chose gâchée, et tout à la fois de magnificence insaisissable.

Mara et Hubert se rencontrent à Montréal. C’est un coup de foudre, d’un genre particulier : un instant qui révèle et engendre une évidence, une reconnaissance, une nécessité, et qui se situe sur un autre plan que l’amour ou l’amitié entendus dans un sens commun et restreint. Pendant quelques années de fraternité amoureuse, ils vivront côte à côte, complices et intimement liés, d’abord par l’esprit et le cœur, puis par le corps, mais jamais ensemble, comme s’ils restaient à la lisière de l’amour …

Si cet amour est impossible, ce n’est pas pour les raisons habituelles – familles ennemies, milieux sociaux différents, éloignement géographique … – mais pour des motifs qui, sans être pleinement élucidés – Mylène Bouchard évite l’analyse, psychologique ou sociologique – rappellent, dans ce qu’on peut en saisir, certaines réflexions contemporaines sur l’amour : une incapacité, un refus, chez Mara, de choisir et d’inclure – au sens fort : clore, dans – Hubert, c’est-à-dire de renoncer et d’exclure les autres hommes, les autres possibles. Chez Hubert, des maladresses, des débordements épistolaires, des lubies. Peut-être aussi que cette « incomplétude bête » était « fatidique parce que ».

Tout au long du roman, Mylène Bouchard interroge les complexités, les paradoxes et les fluctuances de cet amour-là – de toutes les amours – ; les frontières poreuses et floues entre l’amour et l’amitié, et les définitions tout aussi vagues de l’un et de l’autre. Elle le fait à travers les points de vue de trois narrateurs : tantôt Mara, tantôt Hubert, tantôt un narrateur extérieur, et l’ensemble, empreint de nuance et de finesse, reste sans réponse ni conclusion – sans doute parce qu’il n’y en a pas. Je ne sais s’il s’agit là d’une manière originale de dire l’amour – peut-être le sont-elles toutes, ou aucune – mais c’est une façon qui sonne juste, qui émeut et passionne autant qu’elle questionne et donne à penser.

La structure du roman, quant à elle, est singulière sans conteste : entre le prologue et l’épilogue, deux parties inégales divisées en chapitres : neuf pour la première, trois pour la seconde – peut-être parce qu’alors les jeux sont faits. Cette structure installe des rythmes changeants, par une alternance entre des passages denses et d’autres clairsemés, entre des pages remplies et d’autres presque vides, comme pour figurer à la fois la densité de ce drôle d’amour et les non-dits, les silences, les espaces et les béances entre les amants – et peut-être aussi les pages de leur histoire qu’ils auraient pu ou dû écrire, mais qui sont restées vierges. Le rythme varie enfin au gré des phrases, tantôt très courtes, tantôt plus longues, avec çà et là des moments de saturation, presque de vertige. 

Cette manière d’investir et d’aménager l’espace du livre manifeste l’importance que la géographie, le territoire et les trajectoires prennent dans cette histoire, que ce soit à travers l’ancrage des protagonistes dans une terre natale qu’ils n’auront de cesse de quitter et de retrouver, tant elle est profondément inscrite en eux, leur rêve d’un chemin de fer qui relierait leurs régions, ou encore la garçonnière, ce lieu qui matérialise à la fois l’acmé et l’impossibilité de leur amour, son inaccomplissement : une petite cellule cubique en bord de mer, à Maameltein, près de Beyrouth, où les amants passent quelques jours d’amour fou, comme si cet amour – l’amour ? – ne pouvait se vivre que dans un lieu qui tient de la cabane, un lieu, et un temps, clos et hors le monde …

C’est un roman plein de force et d’ardeur – et de tristesse aussi. Cela tient à l’histoire mais aussi à l’écriture de Mylène Bouchard. Sa sobriété, où l’on sent un travail d’épure, donne une ampleur retenue, une puissance contenue, aux mots des narrateurs, en particulier dans l’expression des sentiments et des émotions, plus intenses et poignants de n’être pas emphatiques. Son style, par moments presque télégraphique, a quelque chose de brut, de péremptoire : ce qui est et ce qui a eu lieu est énoncé tel quel, sans détour ni atour. Certaines notations, pointillistes, sont comme des métonymies inversées : ces mots et fragments de phrases, isolés en liste, ont une grande puissance évocatoire et portent en eux, replié dans leurs syllabes, aussi bien tout ce qui a été que ce qui n’a pas été et ne sera jamais, et qui suggère que « Les amours impossibles existent pour enseigner l’amour. Pour bien aimer, il faut parfois apprendre comment ne pas aimer. »