Picquier

L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe – Picquier

« Encore une histoire de sorcières », direz-vous peut-être …  Oui, mais celle-ci n’a ni chapeau ni balai, ne finit ni pourchassée ni brûlée, et ne prononce aucune formule magique – quoi qu’une aura un peu magique l’environne.

L’été de la sorcière est une histoire de transmission et de filiation, entre une grand-mère et sa petite-fille. La première, d’origine anglaise mais acclimatée à son pays d’adoption, le Japon, est une sorcière – de celles qui connaissent les plantes et les bêtes, les remèdes aux maux du corps et du cœur ; de celles qui ont « quelque chose d’insondable, un côté mystérieux et impénétrable » et un don de clairvoyance. La seconde, Mai, est une enfant fragile dotée d’une sensibilité extrêmement fine. Un jour, pétrie d’angoisse, elle refuse de retourner à l’école, qui est devenue pour elle un « lieu de souffrance ». Désemparée, sa mère la confie à sa grand-mère. La vieille dame, que la petite adore, lui dispensera pendant son séjour une éducation particulière.

C’est une histoire très simple, écrite – en tout cas traduite – dans un style sobre et fluide. Elle est racontée à travers le regard de Mai enfant, au moment de sa retraite chez « la Sorcière de l’Ouest », puis jeune fille, deux ans plus tard, et ce point de vue imprègne le récit d’une candeur et d’une fougue juvéniles qui charment et réjouissent. Rien n’est plus banal, en apparence, que le séjour d’une enfant chez sa grand-mère, et que la vie qu’elles mènent ensemble, rythmée par les repas et les tâches domestiques, les soins aux poules et au jardin. Il semblerait presque que rien ne se passe, dans cette existence très ordinaire …

Or pour Mai, ces quelques semaines ont valeur d’initiation : elle ne sera plus tout à fait la même, après. Sa grand-mère lui inculque quelques connaissances qui étaient autrefois celles des sorcières mais aussi, dans une moindre mesure, du commun, et que la modernité a occultées et condamnées. Elle lui transmet des préceptes pour acquérir discipline, force et liberté d’esprit, pour prendre ses propres décisions. L’enfant fait aussi l’expérience transformatrice d’investir un lieu à soi – un petit bosquet de bambou qui sera son refuge – et d’une relation d’ordre mystique à la nature – c’est un lieu commun, que ce rapport à la nature, dès qu’il est question de sorcière, mais il est d’une belle et nécessaire communauté, et même communion. Enfin, la vieille dame, et l’auteure à travers elle, rendent aux choses et à la vie ordinaires, par leur manière de les regarder et de les accomplir, leur densité et un reflet moiré qui confine au mystère et à une forme de sacré – ce qui est encore une éducation, de celles qui élèvent, dans le beau sens du terme.

En outre, sous des dehors qui peuvent paraître anodins, L’été de la sorcière est un roman qui pose des questions intéressantes sur la singularité et la solitude, la liberté et l’indépendance, les relations complexes entre les mères et leurs filles, et qui brosse le portrait d’une femme au caractère altier et généreux, sagace et têtu, qui ne s’en laisse ni conter ni dicter – une grand-mère rêvée, dirais-je.

En somme, c’est un livre limpide et lumineux qui égaie, réconforte et laisse songeuse.

Delphine