Littérature étrangère, Romans, Seuil

Au large, Benjamin Myers, Seuil

Le sentimental, vois-tu, ne se résume pas à deux cœurs qui saignent et à des roses rouges. Le sentimental, c’est l’émotion, la liberté. C’est l’aventure, la nature et l’appel de l’ailleurs. Le fracas de la mer et de la pluie sur la toile de ta tente et une buse qui plane sur la prairie, se réveiller le matin en se demandant ce que te réserve la journée et partir le découvrir. C’est ça, le sentimental.

Suivant cette définition, « Au large » est un vrai roman sentimental. Le roman d’une amitié improbable entre Robert – un jeune garçon quittant sa campagne natale pour échapper à la mine, avec un but : voir la mer – et Dulcie, une quinquagénaire solitaire, cultivée et anticonformiste, vivant dans un cottage perdu au milieu de la nature, en compagnie de son Majordome canin.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les privations touchent durement toute la population. Pourtant – et malgré son isolement –, Dulcie possède des réserves étonnantes (une cave bien remplie, des fraises surgelées, du homard et du poisson fraîchement pêchés) et des livres à foison. Autant de victuailles dont elle fera profiter Robert, lui ouvrant les papilles et l’esprit en l’initiant à des mets raffinés et à la poésie. Celui-ci la paye en retour en effectuant quelques travaux physiques d’entretien : débroussaillage du terrain et remise en étant d’un vieil atelier. C’est en triant le bric-à-brac remplissant cette cabane que Robert met la main sur des traces du passé de Dulcie. Cette découverte tissera entre eux un nouveau lien indéfectible.

Nadège

Albin Michel, Littérature étrangère, Romans

Les recettes des dames de Fenley, Jennifer Ryan, Albin Michel

« Une tornade s’engouffra dans la cuisine, qu’une superbe matinée de printemps éclairait de toute sa splendeur dorée. Des garçons se poursuivaient en se tirant dessus, dans un tobu-bohu censé reproduire la bataille de Dunkerque.  » Allez, ouste, sortez d’ici ! » Audrey les chassa d’un coup de torchon. L’odeur de fruits rouges en train de compoter -framboises, fraises, groseilles – emplissait la grande cuisine vétuste où une mince femme d’une quarantaine d’années ajoutait une pincée de cannelle et une autre de muscade. Vêtue d’un pull d’homme rentré dans un pantalon d’homme, elle semblait harassée et peu soucieuse de son apparence. Ses vieilles bottes étaient maculées de boue en provenance du potager. « 

Ainsi commence le nouveau roman de Jennifer Ryan dont l’action est située dans un petit village du sud de l’Angleterre au moment de la seconde guerre mondiale.

Tout est rationné, les vêtements et la nourriture évidemment. A la BBC, on donne de précieux conseils pour accommoder au mieux les rations mais l’émission, animée par le célèbre Ambrose Hart, voudrait féminiser la présentation. Quel meilleur moyen que d’organiser un concours de cuisine pour sélectionner la nouvelle animatrice. Quatre femmes vont se présenter au concours, elles se connaissent toutes et ont toutes très envie de gagner.

Un roman léger et amusant, rythmé et humain. Ou comment un concours qui aurait pu diviser, va souder tout un village.

Littérature étrangère, Romans

« Ce qui vient après », JoAnne Tompkins, Gallmeister

« D’abord, les faits bruts. » C’est ainsi que commence le premier roman de JoAnne Tompkins. En deux pages, Isaac énonce la disparition de son fils (Daniel) les recherches pendant une semaine jusqu’au matin du huitième jour où c’est son meilleur ami (Jonah) que l’on retrouve. Celui-ci s’est suicidé, laissant une lettre dans laquelle il avoue le meurtre de Daniel et donne les indications nécessaires pour retrouver le corps.

Chapitre suivant, nous faisons connaissance avec Evangeline, une ado, seule dans le mobile home où l’a abandonnée sa mère, menacée d’avis d’expulsion répétés. Evangeline est enceinte, affamée. Quelques semaines plus tôt, elle a croisé la route de ces deux garçons : Daniel et Jonah. Quel rôle a-t-elle pu jouer dans le drame ? Nous l’apprendrons au fil du récit. Pour l’heure, Evangeline se doit de trouver une solution de survie, un refuge pour elle et, surtout, pour la vie qu’elle porte à présent. C’est décidé : elle va tenter sa chance auprès d’Isaac, le père endeuillé.

Si ce roman nous plonge d’emblée dans la détresse et les ténèbres, c’est pourtant un roman lumineux que nous avons entre les mains. Au fil du récit, les personnages s’étoffent, se font plus ambigus et, par conséquent, plus humains et touchants. D’un chapitre à l’autre, JoAnne Tompkins nous invite à nous délester de nos a priori, du prêt-à-penser, de nos certitudes. Comme les Amis quaker d’Isaac, nous voilà en position d’écoute attentive, silencieuse, respectueux des tourments et des souffrances intimes de chacun des protagonistes, admiratifs devant leur combativité, leur ténacité, émus par leur fragilité et leur volonté de dépasser leurs ambivalences et leurs angoisses les plus profondes.

Intelligente et subtile, JoAnne Tompkins nous amène à nous interroger également sur la vérité. Consiste-t-elle en des faits bruts, évoqués par Isaac au début du roman, ou réside-t-elle dans les émotions, comme le pense Evangeline, qui n’hésite pas à « donner une nouvelle version de sa vie, une version minutieusement, complétement, absolument vraie » afin de ne pas passer « à côté de vérités émotionnelles essentielles » ? Après tout s’insurge-t-elle : « Je ne mens pas ! Je ne mens jamais ! Si les faits ne correspondent pas à la vérité, c’est pas ma faute, si ? »

Si la vérité coïncide avec la justesse des émotions, « Ce qui nous reste » est sans doute l’aveu le plus honnête que l’on puisse faire sur l’humanité, ni tout à fait pure, ni tout à fait monstrueuse, simplement en proie à tant de combats intimes que personne ne se connaît vraiment et ne peut assurer tout à fait la part de noirceur et celle de lumière qu’il cache au fond de lui.

« Ce qui vient après » est un roman qui prend aux tripes, qui habite son lecteur en-dehors et au-delà de la lecture, un roman qui commence comme un uppercut et se termine dans une caresse.

Nadège

Littérature étrangère, Romans, Uncategorized

« Elle et son chat », de Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa, éditions Charleston

Avec Elle et son chat, Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa signent un roman sans autre prétention que celle de faire sourire les amoureux des félins et divertir les amateurs de jolies histoires entrecroisées.

« C’était au début du printemps, un jour de pluie. » Ainsi commence l’histoire de Chobi et Miyu. Comme il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous, c’est en prenant exceptionnellement un chemin différent que Miyu découvre Chobi, abandonné dans une boîte en carton, et décide de l’accueillir chez elle. Une complicité naît et Chobi est très fier de devenir son chat à Elle.

A partir de cette histoire, d’autres récits se tissent, alternant les points de vue humain et animal : des rencontres entre chats et humaines qui prennent mutuellement soin l’un de l’autre, des dialogues entre boules de poils et de griffes en exploration ou défense de territoire, et sur tout cela règne l’aura d’un chien d’une grande sagesse imposant un étonnant respect à toute la gent féline.

Un court roman, tendre et délicat, sur les liens si particuliers que ne nous pouvons créer avec les animaux et leur capacité à nous mettre en relation avec le monde qui nous entoure pour peu qu’on accepte de les suivre.


Kuro se lève d’un bond.
Il doit lui montrer ce que c’est, la vie.
– Suis-moi !
Il part se promener avec Shino sur ses talons.
La vie de chat, ça s’apprend dans la rue. Shino n’est plus toute jeune, mais il n’est pas trop tard pour se lancer dans quelque chose de nouveau.
Comme avec un chaton, Kuro use de toute sa patience à lui enseigner les choses de la vie.
[…]
Elle apprendra au fur et à mesure.

Nadège

Littérature étrangère, Picquier

Le goût sucré des pastèques volées – Sheng Keyi – traduit du chinois par Brigitte Duzan et Ji Qiaowei – Picquier

Sheng Keyi est née en 1973 dans un village très pauvre de la campagne chinoise. À vingt et un ans, comme beaucoup de jeunes gens, elle quitte sa terre pour la ville, et devient romancière. Dans Le goût sucré des pastèques volées, elle raconte cette enfance, en précisant, à la fin de son récit, que « ce ne sont que des images sur la solitude et la tristesse de [s]son enfance, des souvenirs strictement personnels sans aucune prétention artistique ».

À part pour la prétention, dont elle est dénuée, il ne faut pas la croire. Non que cette période de sa vie ait été épargné par la tristesse et la solitude : la vie était – est toujours, mais d’une autre façon – rude, dans les campagnes chinoises, et l’écrivaine en a éprouvé les rigueurs et l’âpreté. 

Mais son récit, sans les occulter, sans pêcher par idéalisme – pas plus d’ailleurs que par pathos ou misérabilisme – ne se cantonne pas à ces sentiments sombres, loin de là : il donne aussi à voir, à sentir et à rêver la richesse de cette existence dépourvue d’artifices, fondée certes sur le labeur mais aussi sur une manière dense et profonde d’habiter le monde et de tisser des liens – qui semble perdue …

Il brosse ainsi, à travers une expérience singulière, un tableau de la Chine passée et présente, et souvent, Sheng Keyi se révolte et se désole – et nous avec elle ! – des ravages causés par la modernisation, le capitalisme, le consumérisme et la politique du régime en place : saccage de la faune et de la flore, mais aussi des traditions et des coutumes, de l’esprit et de l’âme. À ce titre, c’est un livre à la fois dépaysant et d’un très grand intérêt – la Chine vue par une Chinoise, et non à travers le prisme déformant d’un regard occidental.

S’y déploie, fragment par fragment, le tissu, inconnu et exotique pour nous, de la vie quotidienne d’une petite fille assez pauvre, dans la Chine de l’époque. C’est avec beaucoup de simplicité et de sobriété que la désormais citadine raconte son enfance, évoque ses joies et ses peines, sur un ton juste et avec une écriture très fluide – que la traduction a rendue telle, en tout cas. On sent aussi, dans ses observations et ses réflexions, une attention fine à toutes les manifestations de la vie et des êtres, ainsi qu’aux choses, et une hauteur d’âme, si je puis dire, qui est vivifiante.

Enfin, il faut dire un mot des dessins qui illustrent le livre, et qui sont l’œuvre de l’auteure. On y retrouve une petite silhouette vêtue de rouge et de vert, accompagnée d’un chien, dans des paysages qui donnent à songer. Leur présence, leur douceur candide, n’est pas le moindre des agréments de ce récit, dont la tonalité est certes nostalgique et mélancolique, mais qui sonne comme une conversation que nous accorderait Sheng Keyi, et qu’on voudrait voir durer un peu plus longtemps.

Delphine

Folio, Littérature étrangère

Ásta – Jón Kalman Stefánsson – trad. Eric Boury – Folio

Ásta, mais aussi Helga et Sigvaldi, Jósef, … : des êtres comme nous, orant et errant, dont Stefánsson raconte les vies bancales et un peu ratées, les espoirs éteints et perdus, les amours ardentes et brisées – ou manquées.

Comme sa mère Helga, qui n’est pas immunisée contre la routine et à qui, à l’instar de Margrét, il tarde tant de vivre, Ásta, née au début des années 1950 et baptisée d’après une héroïne de roman, a le rêve plus grand que la vie. Elle est « né[e] sous le signe infâme de l’amour » – pour reprendre les mots d’Hélène Picard, une poétesse oubliée que chérissait Colette – puisque son prénom, à une lettre près, signifie ce à quoi, comme sa mère, elle échoue, ce qu’elle semble souvent chercher là où il ne se trouve pas, ce qu’elle souille et gâche tout en le vénérant : l’amour.


On la suit, cette âme fêlée, de l’enfance à l’âge adulte, de l’Islande à Vienne, dans un récit qui pourra peut-être, parce qu’il entremêle les époques, passe d’un personnage à un autre, d’une histoire à une autre – y compris celle du narrateur – et est scandé par des lettres d’Ásta à un amour perdu, sembler décousu – mais n’est-ce pas le cas de toute vie, ou de toute histoire ? Et n’est-ce pas ainsi, par tours et détours, aller et retours, que se trame la mémoire, que se tissent et se détissent nos souvenirs, que marche le Temps ? C’est en tout cas ce que suggère l’auteur, pour qui « il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire ».

Stefánsson nous parle ici encore de l’impossibilité d’aimer – et de ne pas aimer – et nous dit combien il est ardu de vivre, surtout « quand aucun chemin ne mène hors du monde », « qu’un seul et même chemin mène au désespoir et au bonheur » et que la vie semble s’ingénier à nier nos désirs, à contrarier nos aspirations. Comme dans Les poissons n’ont pas de pieds ou Entre ciel et terre, le narrateur émaille son récit de considérations à la fois péremptoires et désinvoltes, graves et légères, qui peuvent sembler banales mais sont justes et témoigne d’un certain regard sur l’existence et les hommes, à la fois tendre et aiguisé, attentif aux choses infimes et d’une sensibilité vive et subtile : « Une nation qui a perdu sa langue pourrait tout aussi bien s’exiler sur la lune ! », « Certains mots portent en eux un séjour en enfer » …

Ces thèmes, ce ton et un style plein de viridité dotent les récits de Stefánsson d’un charme puissant que son âpre lucidité, qui n’est pas exactement, ou pas seulement, du pessimisme, ne ternit pas le moins du monde – au contraire : même si « elle est assez longue et laide comme ça, l’aventure de la vie », il nous rappelle aussi, livre après livre, qu’« il est délicieux d’exister » – et qu’il est au moins aussi délicieux de le lire.

Delphine

Grasset, Littérature étrangère

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jón Kalman Stefánsson – Grasset

Le dernier roman traduit de Stefánsson, paru en islandais en 2005, est la chronique d’une communauté villageoise des fjords de l’ouest islandais. C’est le récit de leur quotidien, mélange de faits anodins – qui ne le sont pas, ou pas seulement, puisqu’ils sont l’étoffe de leurs jours – et d’événements – qu’on ne peut qualifier de tels que par les effets inattendus et décisifs qu’ils provoquent : ainsi de certain songe en latin, qui bouleverse la vie de celui qu’il visite et change celle du village tout entier.

On retrouve dans Lumière d’été, puis vient la nuit les thèmes des autres romans de l’Islandais : la part déterminante du hasard dans la vie humaine et l’influence des rêves ; la présence de la mort – et même des morts, en l’occurrence ; l’amour, qui est souverain mais ne peut rien contre la chair ; le désir dans toute sa puissance de bouleversement et d’abrutissement ; la quête de sens ; l’écart entre les gestes et les paroles de l’homme, et son cœur, qui « reste tapi sous la surface et n’apparaît jamais en pleine lumière » ; la violence aussi – quand une femme trompée tue une chienne et tous ses chiots.

De même, le roman met en œuvre les procédés familiers au lecteur de Stefánsson. Le narrateur, dont on n’apprend à peu près rien, parle en nous, s’incluant ainsi dans la petite société dont il est l’historiographe et dans l’humanité entière, tout en gardant une distance de témoin. Il s’adresse fréquemment au lecteur, que ce soit pour lui rappeler qu’il lui raconte une histoire, faire appel à sa mémoire ou le prendre à partie concernant ses réactions et ses pensées. Il fait ainsi figure de conteur, déroulant avec une familiarité passionnée le fil de son récit et tissant un lien intime avec ceux qui l’écoutent. Sa parole, fluide et vive, nous emmène et nous retient dans une histoire dense et foisonnante, portée par des personnages auxquels on s’attache vite – sans doute parce qu’ils nous ressemblent et se débattent dans les mêmes difficultés que nous. Il raconte les mouvements et les fluctuances des destins individuels, qu’il entremêle – souvent par le désir et l’adultère – et inscrit ces histoires dans celle du village, du pays et même du monde, de sorte que les temporalités se superposent, s’étalent et s’enroulent, dans un récit au rythme enlevé, écrit dans une langue simple, sobre et juste.

Ce narrateur formule aussi de nombreuses critiques à l’encontre de « notre époque suffocante » et de l’évolution du monde, et d’autres commentaires, beaucoup moins sévères quoique non moins lucides, sur nos errances, nos faiblesses et nos contradictions, qu’il met en lumière avec une ironie tendre, une indulgence réconfortante et un certain sans-façon : « Nous sommes décidément très doués pour énoncer des évidences, mais ne vous y trompez pas, les mots les plus simples expriment souvent les questions fondamentales. »

C’est d’ailleurs toujours de questions fondamentales qu’il s’agit chez Stefánsson, qui nous dit encore une fois, avec justesse et ferveur, combien il est ardu de vivre – combien il est merveilleux de vivre. Il nous présente l’existence et la condition humaines dans leur totalité, leur densité et, le plus souvent, leur complexité, sans en occulter les ombres et sans en voiler les lumières. Il les rend aussi à leur caractère irréductiblement paradoxal, sans chercher jamais à l’évacuer ni même à l’estomper. Il accorde aussi à chaque individu, à chaque vie, une valeur identique, à la fois dérisoire et inestimable, et remet les choses à leur juste place : ce qui importe, ce n’est pas le travail, ou l’argent, ou la réputation, ni même le savoir ; non, « ce qui compte le plus, c’est une robe de velours sombre » – il s’agit là d’un lieu commun, certes, mais il ne semble pas très fréquenté, sinon en paroles. Stefánsson nous rappelle enfin que « la vie est incroyablement étrange », et la rend à sa foncière étrangeté – qui se manifeste dès qu’on prend la peine de regarder.