Flammarion, Littérature québécoise, Romans

« Faire les sucres », Fanny Britt, Flammarion

Adam Dumont est un chef québécois renommé. Il présente sa propre émission de télévision. Il forme un couple épanoui avec Marion. Il est père de deux grands enfants avec lesquels il a peu de contacts, mais celui lui convient. Bref, Adam Dumont va bien et même très bien. Jusqu’au jours où tout bascule : alors qu’il surfe avec un de ses ami, Adam perd le contrôle de sa planche et heurte de plein fouet une jeune fille sur la plage, la blessant gravement. Adam prend conscience qu’il a failli mourir et qu’il a saccagé une autre vie. Dès lors, il plonge dans un autre monde, un monde de solitude où personne ne peut le rejoindre, où plus rien n’a de goût, dont la légèreté est exclue : il sombre dans la dépression. A partir de cet instant, la vie d’Adam se délite de toute part : son couple prend l’eau – la gentille et empathique Marion ne reconnaissant plus son mari finit par virer totalement –, son émission perd de l’audience, la relation avec sa fille dont il se voit contraint de s’occuper est très compliquée… Plus rien n’a de sens pour lui, si ce n’est un projet : l’achat d’une érablière. Produire lui-même son sirop d’érable, voilà qui lui rend un peu d’enthousiasme. Sans compter qu’il se prend d’affection pour la famille à qui il rachète la terre et dont il engage le fils, Sylvain. Mais cela suffira-t-il à lui faire remonter la pente ?

Fanny Britt exprime avec justesse cette descente aux enfers qu’est la dépression, les crises de panique, la perte de sens, la perte de soi. Elle montre aussi très bien l’impact que cette situation peut avoir sur les proches à la fois impuissants, agacés par le comportement incompréhensible d’un être aimé qui leur échappe. Sans jamais porter de jugements.

Littérature étrangère, Romans, Seuil

Cinq petits indiens, Michelle Good, Seuil, coll. Voix autochtones

Cinq petits indiens de Michelle Good vient de paraître dans une nouvelle collection aux éditions du Seuil : Voix autochtones. L’éditeur la présente ainsi :

La collection « Voix autochtones » donne la parole à tous les Peuples Premiers qui en ont été privés pendant si longtemps. Ces romans, si singuliers et pourtant si universels, nous font vibrer, nous émeuvent, nous entraînent sur des chemins que nous avons trop peu parcourus ensemble. De grandes voix littéraires sont nées et elles ont beaucoup à nous dire.

On ne peut qu’approuver à la lecture de ce premier roman qui donne corps et voix aux enfants des populations autochtones du Canada, enlevés à leurs familles pour intégrer des pensionnats en vue de les « civiliser » et de « tuer l’Indien en eux ». Etablissements dans lesquels ces enfants ont été maltraités, abusés, humiliés. On suit ici des survivants de ces pensionnats après leur sortie. Ce récit âpre et bouleversant permet de découvrir un pan d’histoire méconnu en Europe. Et pas si éloigné puisque ces pensionnats créés à la fin du XIXe siècle n’ont fermé définitivement qu’en 1996 ! 

Michelle Good, elle-même issue d’un peuple des Premières Nations, a travaillé pendant 20 ans dans l’accompagnement de ces survivants en tant qu’avocate. Cinq petits indiens est sans doute l’un des romans les plus émouvants et les plus intenses de ce début d’année.

littérature française, Récit, Récit de marche, Salamandre

« Quelques pas hors des cases », Edmond Baudoin, Salamandre

Depuis 2019, les éditions de La Salamandre invitent des personnalités à écrire sur leur rapport à la marche dans une jolie collection nommée « Marcher avec… » Certes la ligne n’est pas toujours respectée, il arrive que l’on presse un peu le pas ou que l’on roule avec Marie Dorin et Claude Marthaler, par exemple, mais ça n’en reste pas moins un plaisir de découvrir chaque nouvel opus (ou presque : celui d’Arnaud Villani étant l’exception qui confirme la règle).

L’originalité de cette collection est de sortir des sentiers battus en donnant la voix à des auteurs qui n’ont pas pour habitude d’écrire sur le sujet : Marie Dorin est une ex-sportive de haut niveau, Blandine Pluchet – la pépite – est physicienne de formation… et Edmond Baudoin, le dernier en date, est auteur et dessinateur de bandes dessinées.

Dans Quelques pas hors des cases, Edmond Baudoin nous convie à mettre nos pas dans les siens : dans les rues de Paris, mais aussi sur les sentiers de son enfance à Villars-sur-Var (à une cinquantaine de kilomètres de Nice), le long de la rivière L’Areuse en Suisse, au Canada – où il découvre « l’absence de cercle » et donc l’impossibilité de « faire un tour », au Liban, au Mexique, en Colombie… Il raconte les strates qui s’accumulent au gré des chemins tellement parcourus qu’ils sont peuplés de souvenirs : des pentes grimpées ou dévalées avec les jambes de l’enfance, ces coins reculés où l’amour s’est déployé… Il s’interroge sur le temps qui passe, tant sur soi – on ne marche plus à 80 ans, comme à 40, à 20 ou à 10 ans – mais aussi sur le monde, l’évolution de la société qu’il observe sans nostalgie, mais dont il rend compte avec la responsabilité du témoin. Il parle de la marche plaisir, de la marche effort, de la marche découverte, contemplation… mais également de la marche pour sauver sa vie ou sa terre.

Fantasy/Science-fiction, Littérature francophone, Livre de poche, poche, Romans

« Quitter les monts d’Automne », Emilie Querbalec, Livre de Poche

Tu sais pourquoi j’aime tant ta planète, Kaori ? […]

J’aime Tasai, parce que le Flux n’y a que très peu d’emprise. […] Et la technologie est si peu présente au quotidien que je peux passer des jours sans me lier. J’aime cette sensation de liberté.

Kaori est enfant lorsque ses parents disparaissent dans un incendie. Recueillie par sa grand-mère, Kaori espère elle aussi connaître le Ravissement, l’appel à s’inscrire dans la tradition familiale du « Dit » : l’écriture étant interdite sur Tasai, c’est oralement que se transmet l’histoire de l’humanité. Mais il semble que le destin en ait décidé autrement pour Kaori : elle ne sera pas une conteuse renommée comme sa mère et sa grand-mère. C’est une formation de danseuse que suit la jeune fille.

A la mort de sa grand-mère, Kaori est confiée à une autre famille de conteurs. Elle n’emportera avec elle que très peu de choses, la plus précieuse étant un étrange rouleau calligraphié protégé par un mécanisme ne s’ouvrant qu’à elle. Kaori ne comprend évidemment pas la signification de ce qui est écrit sur ce rouleau et elle prend un risque énorme en le transportant avec elle, mais elle soupçonne aussi qu’il est la clef de son histoire.

Désireuse de percer le mystère qui entoure ce rouleau et sa propre vie, Kaori fera tout pour rejoindre la capitale et y retrouver un Maître croisé dans son enfance. Elle ne se doute pas que ce voyage la mènera bien plus loin encore.

« Quitter les monts d’Automne » a reçu le prix Rosny Aîné 2021 récompensant des œuvres de science-fiction francophones.

Folio, Littérature étrangère, poche, Romans

Mr Wilder et moi, de Jonathan Coe, Folio

Alors qu’elle accompagne l’une de ses filles à l’aéroport, Calista est très émue : difficile de voir son bébé d’une vingtaine d’années quitter l’Angleterre pour la lointaine Australie. Celle-ci lui demande, amusée, si sa propre mère a réagi ainsi lorsqu’au même âge Calista s’est envolée d’Athènes pour un été en solitaire et sac au dos aux Etats-Unis. Cette question suffit à faire resurgir les souvenirs d’une rencontre improbable et déterminante pour l’avenir de Calista : le grand cinéaste Billy Wilder. Rien ne la prédestinait à croiser sa route ni à embrasser une carrière de compositrice de musique de films et, pourtant, cet été a tout changé. A la faveur d’un rendez-vous étrange, d’un bâillement, de coordonnées griffonnées sans espoir d’une nouvelle rencontre et, finalement, d’un coup de fil inattendu l’appelant comme interprète sur le tournage d’un film réalisé par Billy Wilder sur une île grecque, la vie de Calista va basculer.

C’est toujours un plaisir de lire Jonathan Coe, ce le fut encore. A peu près aussi ignorante que Calista en matière de cinéma, j’ai aimé me glisser dans ses pas à la découverte de la personnalité de Billy Wilder, maître du cinéma américain des années ‘50 et ’60. D’origine autrichienne, exilé en 1933, en raison de la montée du nazisme, d’abord en France puis aux Etats-Unis, Billy Wilder sera marqué toute sa vie par l’horreur de la guerre qui lui aura volé sa mère : il ne la reverra plus jamais après son départ. Il est aussi pétri d’Europe, même si sa carrière se déroulera principalement aux Etats-Unis. Les touches d’humour de Jonathan Coe et de Billy Wilder (citations référencées en fin d’ouvrage) agrémentent cette déambulation fascinée de la jeune Calista dans un milieu qu’elle découvre et de de la Calista d’aujourd’hui dans ses souvenirs de jeune femme. Un roman sur le temps qui passe, sur la transition entre générations, sur la capacité ou non de se réinventer et celle d’accepter la fin d’une époque et l’avènement d’un nouveau monde.