Littérature étrangère, Romans

« Ce qui vient après », JoAnne Tompkins, Gallmeister

« D’abord, les faits bruts. » C’est ainsi que commence le premier roman de JoAnne Tompkins. En deux pages, Isaac énonce la disparition de son fils (Daniel) les recherches pendant une semaine jusqu’au matin du huitième jour où c’est son meilleur ami (Jonah) que l’on retrouve. Celui-ci s’est suicidé, laissant une lettre dans laquelle il avoue le meurtre de Daniel et donne les indications nécessaires pour retrouver le corps.

Chapitre suivant, nous faisons connaissance avec Evangeline, une ado, seule dans le mobile home où l’a abandonnée sa mère, menacée d’avis d’expulsion répétés. Evangeline est enceinte, affamée. Quelques semaines plus tôt, elle a croisé la route de ces deux garçons : Daniel et Jonah. Quel rôle a-t-elle pu jouer dans le drame ? Nous l’apprendrons au fil du récit. Pour l’heure, Evangeline se doit de trouver une solution de survie, un refuge pour elle et, surtout, pour la vie qu’elle porte à présent. C’est décidé : elle va tenter sa chance auprès d’Isaac, le père endeuillé.

Si ce roman nous plonge d’emblée dans la détresse et les ténèbres, c’est pourtant un roman lumineux que nous avons entre les mains. Au fil du récit, les personnages s’étoffent, se font plus ambigus et, par conséquent, plus humains et touchants. D’un chapitre à l’autre, JoAnne Tompkins nous invite à nous délester de nos a priori, du prêt-à-penser, de nos certitudes. Comme les Amis quaker d’Isaac, nous voilà en position d’écoute attentive, silencieuse, respectueux des tourments et des souffrances intimes de chacun des protagonistes, admiratifs devant leur combativité, leur ténacité, émus par leur fragilité et leur volonté de dépasser leurs ambivalences et leurs angoisses les plus profondes.

Intelligente et subtile, JoAnne Tompkins nous amène à nous interroger également sur la vérité. Consiste-t-elle en des faits bruts, évoqués par Isaac au début du roman, ou réside-t-elle dans les émotions, comme le pense Evangeline, qui n’hésite pas à « donner une nouvelle version de sa vie, une version minutieusement, complétement, absolument vraie » afin de ne pas passer « à côté de vérités émotionnelles essentielles » ? Après tout s’insurge-t-elle : « Je ne mens pas ! Je ne mens jamais ! Si les faits ne correspondent pas à la vérité, c’est pas ma faute, si ? »

Si la vérité coïncide avec la justesse des émotions, « Ce qui nous reste » est sans doute l’aveu le plus honnête que l’on puisse faire sur l’humanité, ni tout à fait pure, ni tout à fait monstrueuse, simplement en proie à tant de combats intimes que personne ne se connaît vraiment et ne peut assurer tout à fait la part de noirceur et celle de lumière qu’il cache au fond de lui.

« Ce qui vient après » est un roman qui prend aux tripes, qui habite son lecteur en-dehors et au-delà de la lecture, un roman qui commence comme un uppercut et se termine dans une caresse.

Nadège

Littérature étrangère, Romans, Uncategorized

« Elle et son chat », de Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa, éditions Charleston

Avec Elle et son chat, Makoto Shinkai et Naruki Nagakawa signent un roman sans autre prétention que celle de faire sourire les amoureux des félins et divertir les amateurs de jolies histoires entrecroisées.

« C’était au début du printemps, un jour de pluie. » Ainsi commence l’histoire de Chobi et Miyu. Comme il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous, c’est en prenant exceptionnellement un chemin différent que Miyu découvre Chobi, abandonné dans une boîte en carton, et décide de l’accueillir chez elle. Une complicité naît et Chobi est très fier de devenir son chat à Elle.

A partir de cette histoire, d’autres récits se tissent, alternant les points de vue humain et animal : des rencontres entre chats et humaines qui prennent mutuellement soin l’un de l’autre, des dialogues entre boules de poils et de griffes en exploration ou défense de territoire, et sur tout cela règne l’aura d’un chien d’une grande sagesse imposant un étonnant respect à toute la gent féline.

Un court roman, tendre et délicat, sur les liens si particuliers que ne nous pouvons créer avec les animaux et leur capacité à nous mettre en relation avec le monde qui nous entoure pour peu qu’on accepte de les suivre.


Kuro se lève d’un bond.
Il doit lui montrer ce que c’est, la vie.
– Suis-moi !
Il part se promener avec Shino sur ses talons.
La vie de chat, ça s’apprend dans la rue. Shino n’est plus toute jeune, mais il n’est pas trop tard pour se lancer dans quelque chose de nouveau.
Comme avec un chaton, Kuro use de toute sa patience à lui enseigner les choses de la vie.
[…]
Elle apprendra au fur et à mesure.

Nadège

Le Mot et le Reste, Littérature québécoise, Romans

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Le Mot et le Reste

Allongée sur le dos, les bras en croix, ouverts comme des voiles légères à la surface de l’eau, la tête immergée, Simone n’entend plus que le bruit sourd du monde. C’est le son des souvenirs, des voiles déchirées, des mâts cassés, les vagues trop hautes qui broient les navires. Elle se met à réciter spontanément un poème qu’elle a recopié dans un cahier :

Homme libre, toujours, tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

[…]

Simone s’abandonne à ce paysage incertain, mais une vague plus forte la fait basculer. Lorsque son corps se met à couler dans l’obscurité, elle se cambre, d’un coup de reins elle remonte et se retourne sur le dos. Les yeux ouverts, elle regarde le ciel rempli d’écume, se dit que la nuit ne finira pas, le son des souvenirs viendra la percuter encore longtemps. Ce ciel n’a rien d’une promesse. Simone ne sent plus ses bras, plus ses jambes, elle se laisse dériver en espérant échouer sur un écueil.

Nous sommes en 1949. Près de 70 ans plus tard, sa fille Hannah écrira :

Un jour j’ai vu ma mère entrer dans la mer comme si elle enlaçait un corps aimé, comme si les coups violents des vagues contre ses hanches étaient ceux d’un amant auquel elle s’abandonnait. Pour elle, l’eau n’était pas glaciale, le soleil ne brûlait pas sa peau. Le vent balayait ses cheveux, révélait la beauté de ses traits et la forçait à ancrer ses pieds plus profondément dans le sable. Son regard cherchait-il quelque chose au bout du vide, attendait-elle que la mer rejette des débris reparus à la surface comme le son des souvenirs ? Alors, ma mère redevenait pour moi une inconnue.

Que connaît-on de ses parents ? de leurs joies et de leurs tourments intimes ? de leur existence avant nous, voire malgré nous ? Toute sa vie, Simone est restée inaccessible à Hanna, murée dans le silence, dans des regards perdus au-delà des flots, les oreilles assourdies du son des souvenirs. A sa mort, Hanna retrouve des photos, des carnets, des coupures de journaux. Elle découvre l’histoire de sa mère, la jeune femme qu’elle fut avant sa naissance, le récit d’un amour et d’une souffrance immense.

Par-delà la mort, Hélène Dorion tisse les liens entre ces deux femmes en remontant les fils de leur histoire familiale, en dénouant les nœuds avec patience et délicatesse. Quel secret les unit et les éloigne inexorablement l’une de l’autre ? Quelles douleurs, parce qu’elles sont tues, se transmettent de génération en génération, comme une fatalité ou une loyauté à toute épreuve, jusqu’à se priver de vivre sa propre vie ? Et comment les mots et, singulièrement, la poésie, peuvent être une clé pour avancer, guérir, se réconcilier et se libérer, enfin, peut-être ?

A travers, l’histoire particulière d’Hanna et de Simone, Pas même le bruit d’un fleuve touche à l’universel : une belle réflexion sur cette difficulté, voire cette impossibilité, de rencontrer l’homme ou la femme au-delà du père et de la mère, et réciproquement d’être reconnu en tant qu’individu au-delà de son statut d’enfant. Comment percer la carapace ? comment se rencontrer d’homme à homme, de femme à femme, d’individu à individu, au-delà du rôle familial et de la hiérarchie des générations ? Qu’est-ce qui, de l’histoire de l’autre, nous appartient aussi un peu, tout en nous restant étranger ?

Nadège

Littérature québécoise, Romans, Stock

« Sauvagines », de Gabrielle Filteau-Chiba, Stock

Pourquoi donc a-t-on tant besoin de beauté ? Et si on la laissait vivre en paix dans l’espoir de la recroiser un jour ? Pensée pour la peau du coyote roux couchée sur ma banquette de camion, la teinte de sa fourrure pareille à celle des cheveux d’Anouk. Sentiment profond que la bonne chose à faire, en matière d’équilibre planétaire, est de protéger les vulnérables. Courir, quand c’est un tyran qui s’approche trop de ta roulotte. Ou riposter. (p. 249)

Après Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba revient avec un roman épris de nature et de liberté, d’autant plus que celles-ci sont menacées.

Raphaëlle, garde forestière au cœur de la forêt du Kamouraska, découvre un site de trappe illégale sur lequel sa chienne, Coyote, s’est fait piéger. Sa colère s’accroît quand elle découvre qu’elle est elle-même surveillée par le braconnier. Celui-ci se révèle en plus un chasseur redoutable et dangereux pour la gent féminine. Prenant personnellement à cœur cette affaire, ne pouvant compter sur son institution pour l’aider à démasquer un homme dont tout le monde connaît le nom, mais que personne n’ose dénoncer ouvertement, Raphaëlle se donne pour mission de protéger à tout prix la nature et ses semblables de ce criminel.

Un roman dépaysant et écologiquement engagé, portant un regard à la fois ébloui et inquiet sur la beauté fragile du vivant.

Nadège