philosophie

Eloge de l’insécurité – Alan W. Watts – Payot

Nous vivons des temps incertains – tous les temps sont incertains. Cette insécurité, cette incertitude, nous inquiète plus ou moins, nous angoisse parfois … Il faut pourtant vivre avec elle, et c’est ce à quoi nous invite l’essai, daté – 1951 – mais toujours actuel, d’Alan W. Watts.

Quand j’écris avec, ce n’est pas le avec de « il faut faire avec », c’est-à-dire malgré, faute de ou en attendant mieux. C’est un avec de partenariat, d’alliance, d’étreinte.

Car une des premières choses que nous rappelle Watts est un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas et n’a jamais existé – en tout cas, pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards ou nos espoirs pusillanimes. C’est une évidence, mais la peur que nous inspire l’insécurité a une vicieuse tendance à nous affubler d’œillères, voire à nous rendre aveugles. Si la sécurité une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement, la transformation – en un mot : l’insécurité.   

Un autre rappel, peut-être moins inquiétant mais un tantinet contrariant, est la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et que nous nous sentons en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on fonce dedans, c’est connu. Et facile à dire … mais il faut bien commencer par le dire.

Watts formule aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que nous voulons croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave – tout en nous « sécurisant » ; l’autre nous propulse – mais dans l’inconnu.

Le philosophe pointe aussi l’une des principales causes de notre quête aussi éperdue que vaine de sécurité, et de notre sentiment d’insécurité. À savoir une division délétère entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présents à ce qui se passe et d’en embrasser le mouvement, le flux, en toute insécurité.

Il y aurait bien davantage à dire, mais je m’arrête là. J’ajouterai seulement que c’est un essai passionnant et édifiant, qui interroge et donne à penser, à sentir, à agir – qui aide à vivre.

Delphine

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