10/18, Albin Michel, L'Olivier, Littérature étrangère, littérature française, Romans

Cocktail estival : Histoire, humour et mystère

Le médecin de Cape Town, E. J. Levy, L’Olivier

Inspiré de la véritable histoire de Margaret Bulkley qui au 19ème siècle fut travestie dès son adolescence afin de suivre des études de médecine et vécu toute sa vie sous l’identité masculine du docteur James Barry, ce roman est à la fois un récit intime et une véritable aventure : si son secret était découvert, « le médecin de Cape Town » serait triplement menacé de mort pour travestissement, exercice illégal de la médecine par une femme, qui plus est au sein de l’armée. Une vie fascinante dont E. J. Levy s’est emparée avec brio. A noter, en fin d’ouvrage, un commentaire précisant ce qui relève des faits historiques et les événements modifiés pour le roman. Une excellente lecture pour les vacances !

Drame de pique, Sophie Hénaff, Albin Michel

Envie de légèreté et d’humour ? (Re)plongez-vous dans la série des « Poulets grillés » de Sophie Hénaff : une bande de bras cassés à qui l’on confie les dossiers les plus calamiteux, tout en les dépossédant des moyens les plus élémentaires pour les résoudre. Dans ce quatrième tome, la brigade est plus oubliée que jamais quand un nouveau directeur récemment promu et en manque d’effectif décide de les appeler en renfort : s’ils font leur preuve, ils seront réintégrés. Cela ne plaît pas à tout le monde dans l’équipe : chacun s’étant approprié leur commissariat de la rue des Innocents et appréciant échapper à la hiérarchie et à tous les protocoles administratifs légaux. Anne Capestan, cependant, accueille avec joie et ambition, ce possible retour en grâce. Alors qu’un agresseur à la seringue sévit dans Paris, Anne et son équipe reprennent du service. Comme toujours, c’est moins la résolution de l’énigme qui importe que l’humour de Sophié Hénaff et de ces attachants enquêteurs.

La disparition d’Audrey Wilde, Eve Chase, 10/18

Kate Morton résume ce livre ainsi : « des sœurs, des secrets et des mystères non résolus ». On ne pourrait mieux dire. Le roman s’ouvre sur une étrange scène nocturne, à la fin de l’été 1959 : quatre sœurs traînent un corps dans le jardin du manoir d’Applecote, en Angleterre. Cinquante ans plus tard, une famille recomposée : Will, Jessie, Bella – la fille de Will et sa défunte épouse Mandy – et Romy, la cadette. Londoniens, Will et Jessie cherchent une maison à la campagne : Jessie, particulièrement, qui ne supporte plus de vivre dans la maison où les souvenirs du premier mariage de Will sont partout.

Nous les rencontrons alors qu’ils visitent le manoir d’Applecote : Jessie est sous le charme. Certes, c’est loin de Londres et il faudra rénover quelque peu cette bâtisse abandonnée depuis longtemps, mais elle est si décidée, qu’elle finit par convaincre Will. Elle ne soupçonne pas le passé trouble qui hante le lieu et la passion dont Bella se prendra pour la mystérieuse disparition de la jeune Audrey Wilde des décennies plus tôt. Comment donner une place aux fantômes sans les laisser nous hanter, c’est la question à laquelle se trouvent confrontés les personnages de ce roman, tant dans le passé que dans le présent.

Nadège

Gallimard, L'Olivier, littérature française, Nouvelles - Théâtre - Poésie

Le retour d’un Prix Nobel et la découverte d’un prix Goncourt

En février dernier paraissait un nouveau recueil de nouvelles de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Le prix de Nobel de littérature 2008 nous y donne des « nouvelles des indésirables » : ces hommes, ces femmes, ces enfants invisibles parce que nous refusons de les regarder. On y retrouve l’attention de Le Clézio aux êtres en marge, la qualité de son écriture et sa sensibilité. Tendresse particulière pour Maureez Samson, jeune orpheline à la voix d’or, qui donne son nom au premier texte du recueil, et à la nouvelle « Fantômes dans la rue » rendant le temps de quelques pages un corps et une vie à ces personnes sur lesquelles notre regard glisse trop souvent sans s’y attarder.

Autre recueil, paru en janvier et tout frais lauréat du Prix Goncourt de la Nouvelle : Partout les autres, de David Thomas. Des textes courts – d’un paragraphe à quelques pages – tour à tour incisifs, drôles ou touchants, toujours percutants. Un auteur à découvrir absolument. Et des textes parfaits pour les emplois du temps chargés : vite lus – et relus ! -, mais qui infusent longtemps.

Nadège

L'Olivier, Littérature étrangère, Romans, Uncategorized

« Matrix », Lauren Groff, Editions de L’Olivier

Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Agée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France. 

Ainsi commence la légendaire histoire de Marie de France selon Lauren Groff. Légendaire, car on ne connaît rien de la biographie de cette poétesse du Moyen Age : un terrain de jeu idéal pour une romancière. Celle-ci attribue à Marie tous les atours d’un personnage de conte : Marie provient d’une lignée de viragos, des « sauvageonnes qui filaient au grand galop à travers la campagne, montaient scandaleusement à califourchon, s’entraînaient avec leurs maîtres d’armes à l’épée et au poignard, connaissaient huit langues, plus un peu d’arabe et de grec, et tous ces manuscrits poussiéreux, imaginez toutes ces femmes contre-nature professant leurs opinions trop fort, se coupant la parole, argumentant, se battant jusqu’au sang, apprenant à manier la hache d’armes, ces femmes si étranges et si brutales ». Marie est géante (trois têtes de plus qu’une femme « normale »), disgracieuse, le visage chevalin… en un mot, Marie est laide. Cependant, à cette laideur s’ajoutent une volonté de fer, de l’orgueil et de l’ambition, toutes qualités qui lui permettront de devenir une abbesse crainte, respectée et aimée de ses sœurs qui la suivront, malgré de forts désaccords parfois, dans toutes ses entreprises.

Mais reprenons, Marie a dix-sept ans et s’apprête à entrer dans les ordres, contre son gré, mais selon la décision d’Aliénor d’Aquitaine, bien heureuse de se débarrasser de cette bâtarde, en lui dégottant par faveur papale, une place de prieure dans une abbaye royale. « Au moins savait-on à présent quoi faire de cette étrange demi-sœur, bâtarde de sang royal. Au moins, à présent, avait-elle une utilité. » Les commérages vont bon train, certaines ne donnent pas cher de la jeune fille et, pourtant, au fil des ans, Marie trouve sa place dans la communauté, sa rage se mue en amour pour ses sœurs et sa volonté de les protéger et de faire de l’abbaye un refuge de paix en autarcie ne cessera de croître : arrivée en pleine période de malefaim et de pauvreté, Marie laissera une abbaye riche et prospère quelques décennies plus tard.

Récit d’une femme ambitieuse, Matrix est aussi une immersion sensorielle, sensuelle, charnelle : l’écriture de Lauren Groff exhale les odeurs, les matières, le froid, la chaleur, les désirs, le plaisir et la douleur… C’est un plongeon dans une époque où l’être humain était en contact direct avec le monde, sans écran, sans aseptisation. Tout se respire, tout s’éprouve.

C’est aussi un roman d’une grande modernité, un parti pris qui pourrait surprendre ou déranger comme une forme d’anachronisme mais qui n’est l’est peut-être pas tant que ça. En effet, un nouveau courant s’ouvre pour redécouvrir l’histoire des femmes sous un autre prisme, notamment les femmes du Moyen Age.

Ainsi Janina Ramirez nous invite à faire connaissance avec des Femmes remarquables du Moyen Age, sans « réécrire l’histoire », en « utilis[ant] les mêmes faits, chiffres, événements et preuves que ceux auxquels nous avons toujours eu accès, associés aux avancées et découvertes récentes. La différence est [qu’elle] déplace le centre de l’attention ». Expliquant sa démarche : « [t]rouver des femmes du Moyen Age émancipées et dotées d’une capacité d’action est ma façon d’infléchir la réflexion, en proposant de nouveaux récits aux lecteurs d’aujourd’hui. »

Quant aux auteurs de La femme dans la cité au Moyen Age, « ils mettent en exergue le rôle social de la femme médiévale » en « s’appuyant sur des écrits relatifs à la vie quotidienne », « reprenant de nombreuses histoires et anecdotes ».

Club de lecture, L'Olivier, Rentrée littéraire, Romans

Rentrée littéraire – Club de lecture – Tenir sa langue – Polina Panassenko –Editions de l’Olivier

Lecture de Laurence J. (et coup de cœur de Laurence Merveille !)

Le livre (roman, récit ?) commence alors que Pauline à l’état civil tente de récupérer
son prénom de naissance, Polina, que l’administration a remplacé par son équivalent
français. Cela s’est passé sans qu’elle s’en rende vraiment compte, les documents
étaient plutôt équivoques, elle croyait pouvoir utiliser l’un ou l’autre.


En fait, le livre alterne chapitres récents, relatifs à la procédure légale (rendez-vous
au tribunal, échanges avec l’avocate), et souvenirs d’enfance, entre la Russie natale et
la France d’accueil. Polina est née à Moscou. Le début de sa vie, elle le passe dans l’appartement communautaire qu’elle occupe avec ses parents, sa sœur et ses grands-
parents. Au lendemain de la chute de l’URSS (les chars dans les rues, Boris Eltsine, tout ça tout ça), ses parents décident de quitter le pays pour la France (dans la région
de Saint-Etienne). Polina a quatre ou cinq ans, on ne lui explique pas vraiment ce qui
se passe ou elle ne le comprend pas, donc elle va s’intégrer à la dure.


Il semble qu’elle ait gardé des souvenirs très clairs de son apprentissage du français
(souvent cocasses ou émouvants), mais aussi des stratégies mises en œuvre par sa
mère pour lui permettre de (re)tenir sa langue maternelle. Polina retourne tous les
étés en Russie, dans la datcha des grands-parents. Là-bas, elle ne doit pas dire qu’elle
vit en France, car sa famille craint un enlèvement. Par le biais d’un cas très personnel,
on touche donc à ce que cela signifie d’être biculturel, et comment cette double
culture s’acquiert et s’installe.


C’est tantôt drôle, tantôt touchant, toujours juste. La langue est moderne et bien
maîtrisée. Certains (courts) passages sont en russe, sans que la traduction soit
indiquée (par un astérisque), mais la signification apparaît dans le texte-même. C’est
le seul élément qui pourrait déranger certains lecteurs. Très chouette découverte.

L'Olivier, Romans

Un papillon, un scarabée, une rose – Aimée Bender – L’Olivier

Francie est une petite fille presque comme les autres ; elle a une mère pas du tout comme les autres. Un jour, celle-ci installe partout dans leur appartement des petits magnétophones, qu’elle cache sous des tentes de papier qui ne dupent personne …  C’est la bizarrerie de trop : la jeune femme, psychotique, sera désormais prise en charge par une institution, et Francie, qui a huit ans, ira vivre chez sa tante, la sœur de sa mère, qui vient d’accoucher de Vicky. Elles seront élevées comme des sœurs.

Ce n’est pas un livre sur la psychose, ni sur la vie en institution psychiatrique, ni même sur la cohabitation dans une famille qui n’est pas tout à fait la vôtre, ou sur le fait de grandir loin de sa mère – quoi qu’il soit aussi question de tout cela. C’est un livre qui parle de transformation et d’émancipation, de compréhension et de pardon, d’éclosion et d’épanouissement, de singularité habitée et assumée.

Car singulière, Francie l’est aussi, foncièrement, mais d’une autre façon que sa mère : plus discrète et moins embarrassante. Une fois adulte, alors qu’elle a un travail – qui ne lui déplaît pas plus qu’il ne lui plaît –, un appartement, une passion – chiner dans les vide-greniers, rendre aux objets leur éclat et les revendre – et une vie sociale conventionnelle – des activités divertissantes le weekend, avec des connaissances qu’elle ne déteste ni n’aime vraiment … – des images de son enfance remontent des limbes de sa mémoire et se colorent d’une lueur aussi éclatante que mystérieuse. Elles deviennent en enjeu existentiel et l’objet de sa quête : Francie se plonge dans ses souvenirs pour élucider les journées lointaines où ont surgi, inopinés et inoubliables, le papillon, le scarabée, la rose. Ce faisant, elle se tisse peu à peu une vie qui lui ressemble, une vie où elle cesse d’essayer de correspondre à une norme et de marcher sur des chemins balisés.

Rien ne sera élucidé, dans les va-et-vient entre le présent et le passé qui rythment le roman : on ne saura pas ce que sont ces images : des hallucinations, les signes ténus d’une folie dont les médecins ne trouvent aucune trace dans les examens auxquels se prête une Francie inquiète et perplexe, des métaphores … ? On l’ignore – et d’ailleurs l’essentiel n’est pas là : il est dans l’exploration de ces images et de leur histoire, pas dans leur nature ou leur définition, ainsi que dans la trame qu’elles tissent en Francie, et dont les reflets enluminent son existence.

Tout cela fait d’Un papillon, un scarabée, une rose, un roman lumineux dont il émane une grâce subtile pénétrante. Il est empreint d’une sensibilité vive et fine, mais aussi de fantaisie et de merveilleux, et Aimée Bender y déploie une écriture simple, fluide et légère. Enfin, on s’attache dès les premières pages à cette enfant singulière, ainsi qu’à sa quête, qui résonne profondément en nous : ne sommes-nous pas, nous aussi, hanté(e)s par des images inoubliables et impérissables, essentielles et fondatrices ?